Présence & Témoignage

Quelques vues sur la
Doctrine Sociale de l’Eglise (la DSE) - I

par Jean Loup Dherse

    

Au fil de nos lectures

Back
Home
Up
Next

 La DSE n’a pas de chance ! Proposer aujourd’hui une « doctrine » prend les gens à rebrousse-poil. En plus, c’est une doctrine sociale. Pour beaucoup de gens, il doit alors s’agir d’une idéologie, d’une conception du monde et de la société qui définit le bien et le mal : est bien ce qui favorise l’idéologie, est mal ce qui est en sens inverse. On n’aime heureusement plus ces fadaises aussi intelligentes soient-elles. L’idéologie, avec le nazisme, le communisme et beaucoup d’…ismes, a été la grande maladie du XXème siècle, la cause de bien des tueries dans ce siècle barbare.

 Mais alors, que cette doctrine sociale soit celle de l’Église Catholique fait dire aux non-catholiques les plus tolérants : « Cette doctrine est pour vous, les catholiques, elle n’est pas pour nous, les agnostiques, les francs-maçons (déistes ou athées), ou les adeptes d’autres religions. » Quelle erreur ! L’intéressant dans la DSE, c’est qu’elle est pour tout le monde. En fait la DE, toute catholique qu’elle soit, s’adresse à tous les hommes, toutes les femmes, quelles que soient leurs croyances, leur foi ou manque de foi, pourvu qu’ils soient de bonne volonté. Etre de bonne volonté est quasi-obligatoire à notre époque. Voilà qui est encourageant, et dénier à quelqu’un son caractère de personne de bonne volonté est grave, et passible d’accusation d’intolérance. Nous verrons que ceci est bon : il est bon pour tous d’être une personne de bonne volonté.

Pour un catholique, la DSE est simplement la vue du Seigneur sur le monde (d’autres diraient « sur la société », c’est la même chose) et sur ce que l’homme, chrétien ou non, homme ou femme, doit faire, sur la façon dont ses actes doivent être guidés, au-delà de la morale ou de l’éthique communément admise (même si elle est souvent contestée).

 Nous sommes tous d’accord, au moins entre hommes et les femmes de bonne volonté, pour croire que chacun est un mystère, même à ses propres yeux. C’est un mystère qui va plus loin que l’utilité de la personne. Il y a quelque chose de très profond et de très particulier dans chacun. Les chrétiens savent que c’est l’image de Dieu - qui est dans chaque personne humaine - qui fonde et constitue ce mystère. Cette image peut être comprise de façon différente par chacun, suivant ses conceptions de Dieu (certains athées repoussent un dieu en fait repoussant) et de l’homme. Mais tous – ou quasiment tous - sont prêts à affirmer que chaque homme est à la fois unique en son mystère et est aussi un membre d’un vaste corps social, où chacun dépend de chacun, à des degrés divers.

 « Dieu ne sait compter que jusqu’à un », disait récemment le Père Nicolas Buttet dans un enseignement sur la dignité de l’homme. Mais le P.Nicolas sait, tout comme chacun, que personne n’est seul au monde, même si beaucoup trop d’entre nous croient l’être. Il y a donc dans tout homme, deux côtés : l’un dans le mystère particulier de chacun, et l’autre dans le fait que tout homme est un acteur sur la scène du monde en interférence avec les autres acteurs. C’est la nature humaine qui nous donne ainsi ces deux aspects, le mystère interne à chacun et le caractère de membre de la société. Bien sûr, certains nient aujourd’hui que l’homme ait une nature, mais ces certains sont parmi les sages et les intelligents. Les petits, eux, qui ne savent que ce qu’apporte l’expérience de la vie, savent bien que chacun compte pour les autres et qu’il est donc porteur d’une responsabilité certaine devant les autres hommes. De fait, ces petits pratiquent déjà, sans les connaître intellectuellement, à la fois l’anthropologie chrétienne (« qu’est-ce qu’une personne humaine ? » est la question à laquelle les philosophes anthropologues cherchent à répondre) et le contenu de la  DSE.

 On sait les difficultés qu’ont certains à croire en un Dieu tout à la fois puissant et bon. La principale objection à l’existence du vrai Dieu que font ceux qui ne l’ont pas encore rencontré, réside dans les questions suivantes : « Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ? » « Pourquoi et comment le mal est-il apparu ? » Voilà des questions auxquelles chacun doit pouvoir répondre avec sa raison, commune à tous les hommes,  et avec sa foi, chez ceux qui acceptent cette foi comme venant du vrai Dieu. Dans ces conditions, la foi prolonge la raison et ne la renie pas, bien au contraire. Mais nous n’allons pas explorer ici ces terres fondamentales, nous allons en rester à la DSE. Pour ceux qui sont intéressés par ces points de vue fondamentaux, le Catéchisme de l’Eglise Catholique doit pouvoir les guider : il est rédigé avec beaucoup de soin, et de modernité, et il comporte de multiples citations des écritures, des conciles et des docteurs de l’Eglise. De plus, il est très bon marché et très pratique dans l’édition de poche actuellement en vente.

 La DSE peut être vue comme l’ensemble des principes proposés à chacun pour que le monde « marche » mieux. Si tout le monde suivait ces principes, le monde marcherait bien. C’est donc un ensemble de conseils et de principes, en enrichissement constant, qui concerne toute personne qui va agir. Comme il a été dit, ces conseils concernent chacun, chrétien ou non. Un chrétien peut se faire une idée de l’ensemble en pensant à la façon dont « marcherait » le monde si le mal n’y faisait pas des ravages. Tout le monde a rêvé ou rêve d’un monde sans mal. C’est une utopie. Pour un chrétien, Dieu n’a pas créé le mal, fruit mystérieux de la vraie liberté de l’homme. On peut donc, avec notre raison étendue à ses limites, penser que Dieu a toujours eu dans la tête une vision de ce monde sans mal. Cette vision, cette utopie, est utile, car elle peut nous guider dans notre compréhension de la DSE et de notre propre action à chacun, aujourd’hui et maintenant.

 La base de tout est la dignité humaine, et il n’y a pas besoin d’être chrétien pour en être convaincu. Dignité est d’ailleurs un terme un peu faible, car cette dignité comprend non seulement le fait de ne pas marcher sur les pieds de son voisin, mais à l’aider à le faire grandir dans sa liberté et dans sa capacité de servir les autres.

 Le monde matériel est beau, et bon dans son principe. C’est un outil à la disposition de l’homme, et on sait que les outils ne doivent pas être jugés en tant que tels, mais selon la façon dont ils sont utilisés. Un marteau est un bon outil pour planter un clou, pas pour casser le crâne de son voisin.

Ce monde peut donc être bon ou mauvais suivant la façon dont les hommes s’y comportent. La DSE donne à chacun des conseils sur la façon de guider ses propres actes.

 Autour de la dignité de l’homme, décrite ci-dessus, la DSE comporte un certain nombre de principes généraux très intéressants et permettant tous à chacun de servir la dignité de chacun et d’améliorer le fonctionnement du monde. Ces principes sont les suivants, et ils seront développés dans la suite de ce texte. Ce sont :

  • Le bien commun, qui va beaucoup plus loin que l’intérêt général ou que l’optimum des économistes. La recherche du bien commun est la recherche simultanée du bien de tous et du bien de chacun. Il peut y avoir opposition entre le bien de tous et mon propre bien, mais il y a aussi des convergences étonnantes sur lesquelles nous pouvons réfléchir.

  • La solidarité qui fait que personne ne peut jamais dire : « les autres, je n’en ai rien à cirer. »

  • La subsidiarité, qui permet aux personnes de grandir et aux corps intermédiaires de se créer.

  • La destination universelle des biens, qui fait que chacun est co-gérant, à sa mesure et dans sa position, de tous les biens de la terre pour le bien de tous. Les écologistes comprennent ceci particulièrement bien, mais ce principe déborde la seule écologie, aussi vitale celle-ci soit-elle.

  • Il y a aussi un principe très particulier et très important qui est « l’amour préférentiel pour les pauvres ». Le pauvre est souvent manipulé, utilisé par des personnes à la recherche d’un pouvoir personnel. Il parle peu et ne se fait pas toujours facilement comprendre. Il est d’ailleurs souvent difficile à percevoir, à définir même, car il y a beaucoup de sortes de pauvreté et certaines sont admirables. Mais le pauvre peut servir de guide aux autres dans leur action. Cette préférence pour les pauvres est-elle une spécificité chrétienne proposée à l’ensemble du monde ?

 Ces questions, pour difficiles qu’elles soient seront creusées et des réponses seront recherchées dans la suite de cette première contribution. Nous verrons ce que c’est que la personne de bonne volonté. Les textes suivants sortiront avec un intervalle de deux mois environ.

 Espérons qu’avec ces quelques textes, chacun pourra comprendre – et apprendre à vivre – la DSE et que celle-ci lui est proposée pour que le monde autour de lui devienne ou redevienne le beau jardin dans lequel il peut pleinement s’humaniser.

Par Jean-Loup Dherse

Publié le 8 Septembre 2005
Google Groups Présence & Témoignage
Consulter les archives sur groups.google.fr

Doctrine Sociale