Présence & Témoignage

L'autorité : peut-on tout accepter ? 5/5

B. de Lachapelle,

    

Au fil de nos lectures

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6.3 Les moyens d’opposition moralement légitimes ne sont pas les mêmes d’une société à l’autre, d’un système à l’autre.

6.3.1 Dans l’Etat de justice

(Etat juste = possibilité d’exercer une autorité sur les autorités, cf. supra), il existe deux moyens d’opposition légitimes en droit :

6311 - l’autorité de droit peut légitimement (et par la voie du droit) être retirée aux autorités au nom du bien commun si celui-ci est bafoué. Ainsi, dans un ordre social juste, les autorités sont légitimement investies en droit, mais la Justice est institutionnellement reconnue plus grande que le droit (cf. supra) et c’est au nom même de ce principe que l’autorité est révocable et que le droit est évolutif. Par exemple, la constitution de certains Etats commence par la déclaration des droits de l’homme, qui est un ensemble de principes de justice plus grands que le droit et affirmés comme tels. C’est au nom de cette primauté de la Justice sur droit que les institutions prévoient en elles-mêmes la possibilité de contestation et de révocation des autorités, par exemple à travers le droit de vote.

Dans l’entreprise, le droit français prévoit des instances permettant à la communauté humaine qui y travaille de s’exprimer, contester, revendiquer. Toutefois, l’absence de possibilité de révocation, qui résulte de l’attribution du droit de vote aux détenteurs du capital, révèle en fait que le chef d’entreprise ne tient pas son autorité de la communauté qu’il dirige, mais du capital. Pour le moins, cette instrumentalisation de l’homme au bénéfice du capital pose question. Seul l’Etat peut donc pallier à un excès de pouvoir des actionnaires (ou d’un chef d’entreprise), et des lois existent en ce sens, mais une telle absence de subsidiarité laisse penser que l’on est loin du bien commun, et autorise de la part de l’Etat bien des dérives autoritaires ou technocratiques.

6312 - dans une société juste, le principe de subsidiarité prévaut. L’entreprise capitaliste est-elle une société juste ? Il semble que non. “Une société d’ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d’une société d’ordre inférieur en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l’aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue de bien commun” (Catéchisme de l’Eglise catholique, 3e partie, 1e section, ch.2 art. 1). Ce principe de subsidiarité permet, par exemple, une primauté de la famille sur l’Etat dans les choix d’éducation des enfants. Ainsi, si une loi permissive autorise des comportements contraires au bien commun, il est possible de ne pas les appliquer dans les sociétés dites inférieures au sein desquelles on est investi d’une autorité. Certes, une loi qui autorise à s’éloigner du bien commun peut être contraire à celui-ci, il peut être légitime de la combattre à ce titre, mais elle laisse la liberté de tendre au bien commun. Si en revanche une loi injuste est coercitive et viole le principe de subsidiarité, elle contraint les sociétés dites inférieures (la famille...) à s’éloigner du bien commun. On ne se situe plus alors dans un Etat de Justice mais dans un Etat de violence, la contestation est alors moralement indispensable, si possible par les moyens prévus par le droit, et sinon par d’autres moyens, puisqu’il est pleinement légitime de se rebeller contre l’Etat de violence (cf. infra).

=> Dans un Etat de Justice, qui correspond peu ou prou à l’idéal recherché par les grandes démocraties occidentales (idéal dont elles s’éloignent souvent), mais aussi à certaines organisations plus primitives, et qui a pu correspondre autrefois à des organisations politiques qui sembleraient aujourd’hui injustes mais pouvaient être justes en leurs temps, il est donc possible à chacun d’exercer son autorité personnelle en faveur du bien commun sans entrer en rébellion contre les institutions, sans remettre en cause le principe d’autorité de droit ni la légitimité du mode d’investiture des autorités. Ceci est important car seules des institutions relativement stables peuvent (ce n’est pas une condition suffisante) favoriser le bien commun tandis que le chaos le rend très improbable... parce que dans le chaos il n’est point d’autorité communément reconnue à un niveau élevé de l’organisation sociale (i.e. au delà des sociétés naturelles : famille, tribu). Le discernement s’impose donc si, dans l’Etat de justice, du fait d’un aveuglement collectif, perdurent des lois injustes, c’est à dire des lois favorisant (sans l’imposer, car on ne serait plus dans l’Etat de justice) un ordre social contraire au bien commun voire à l’ordre naturel. Si la permissivité se retourne contre les plus faibles et contre leur gré (c’est le cas, par exemple, de la loi autorisant l’avortement), dès lors que les voies de contestation prévues par les institutions demeurent sans effet, un refus de la loi, c’est à dire une rébellion justement proportionnée, serait légitime.

Saint Thomas d’Aquin nous enseigne ainsi que “La législation humaine ne revêt le caractère de Loi (comprendre : loi conforme à la justice) qu’autant qu’elle se conforme à la juste raison; d’où il apparaît qu’elle tient sa vigueur de la loi éternelle. Dans la mesure où elle s’écarterait de la raison, il faudrait la déclarer injuste, car elle ne vérifierait pas la notion de loi; elle serait plutôt une forme de violence” (id.). La “juste proportion” de la rébellion doit viser à ne pas utiliser le mal en vue d’un bien, et à ce que l’action par des moyens moralement acceptables ne produise pas indirectement de plus grands maux que ceux qui sont combattus. L’Eglise Catholique nous enseigne ainsi (Gaudium et Spes 74, §5 et Catéchisme, 3e partie, 2e section, ch. 2, art. 4, titre 5, 2242) “si l’autorité publique, débordant sa compétence, opprime les citoyens, que ceux-ci ne refusent pas ce qui est objectivement demandé par le bien commun. Il leur est cependant permis de défendre leurs droits et ceux de leurs concitoyens contre les abus du pouvoir, en respectant les limites tracées par la loi naturelle et la Loi évangélique”.

6.3.2 Dans l’Etat de violence, si le bien commun est bafoué, il n’est point d’autre voie que la révolte qui, dans ce cas précis, est légitime dans son principe. Il reste à la proportionner à l’enjeu, mais l’Histoire nous enseigne hélas que cela peut aller très loin et que la lutte armée est trop souvent légitime. Toutefois, il n’est jamais légitime de commettre le mal en vue du bien, aussi la lutte armée ne peut-elle avoir comme objectif le bien commun hors de la légitime défense. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique nous précise (3e partie, 2e section, ch. 2, art. 4, titre 5, 2243) “la résistance à l’oppression du pouvoir politique ne recourra pas légitimement aux armes sauf si se trouvent réunies les conditions suivantes : 1 - en cas de violations certaines, graves et prolongées de droits fondamentaux; 2 - après avoir épuisé tous les autres recours (NDA :la distinction essentielle entre l’Etat de justice et l’Etat de violence réside dans l’existance de recours); 3 - sans provoquer des désordres pires; 4 - qu’il y ait un espoir fondé de réussite; 5 - s’il est impossible de prévoir raisonnablement des solutions meilleures.”

6.4 - Agir en vérité, par amour.

Il faut retenir avant tout que la vraie loi sert la vraie justice. Jésus nous dit “n’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes, je ne suis pas venu abolir, mais accomplir” (Mt 5, 17-20). Jésus justifie la Loi de Moïse (dont les préceptes sont très contraignants) par le fait même qu’elle sert la justice des hommes. Dans les versets 21 à 47, il poursuit cette justification en expliquant que la Justice de Dieu que nous devons nous efforcer d’imiter va bien au delà de la Loi (“vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait”). Le droit n’est légitime que s’il sert la justice (au sens du bien commun, à ne pas confondre avec la justice ‘institution’).

Si le droit n’est plus légitime, le discernement s’impose pour adopter le mode de contestation ou de rébellion le plus approprié, c’est à dire le plus légitime. Prendre une décision de contestation et choisir un mode de contestation, que cela advienne en famille, au travail, ou dans quelque autre société, doit être mûrement discerné dans la prière, en se laissant guider par l’Esprit Saint, préparé dans la réflexion intellectuelle quant à la justice et à sa primauté sur le droit, et dans le respect et l’amour des personnes. Sans quoi la contestation ou la rébellion pourrait apporter de plus grands maux que ceux qu’elle combat (cf. l’intégrisme ?).

7 - Exercer l’autorité : peut-on accepter d’être investi de toute forme d’autorité ?

=> lecture en creux de ce qui précède; obligation morale d’exercer notre autorité dans un ordre social juste lorsque nous faisons personnellement autorité, car nous pouvons ainsi favoriser le bien commun. Ne pas refuser avant un profond discernement l’investiture d’une autorité que nous avons les moyens d’assumer et qui porte sur des domaines en lesquels nous faisons objectivement autorité. Sans quoi l’on peut s’opposer à entrer dans le plan de Dieu et à favoriser le bien commun. Ne pas accepter (ni rechercher) avant un profond discernement l’exercice d’une autorité formelle pour laquelle nous n’aurions pas en apparence un minimum d’autorité personnelle. Ne pas accepter d’autorité dans un ordre social injuste ? Ou bien y lutter pour la justice ? A méditer.

 

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