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Un ami me raconte un jour cette histoire
vraie. Un africain arrive à Paris pour la première fois. Il
entre dans une rame de métro. Les gens sont tristes.
Personne ne se parle. Il était persuadé qu’une dispute avait
éclaté, juste avant qu’il ne rentre. Il ne voyait que cette
seule explication, pour rendre compte du silence et du
regard vide des usagers. Face à la désespérance du monde
brille parfois l’espérance chrétienne. En 1997, ont eu lieu
les Journées Mondiales de la Jeunesse. Ce qui a frappé les
parisiens, c’est la joie des participants. Jusque dans le
métro, pour la première fois, Paris prenait un air de fête,
joyeux et paisible. Ce n’était pas l’excitation de la Coupe
du Monde, mais la gaîté légère et profonde de la foi.
La désespérance du monde
L’Organisation Mondiale pour la Santé estime
qu’en l’année 2000, un million de personnes sont mortes par
suicide. Le taux global de mortalité est de 16 pour 100 000
: un suicide toutes les quarante secondes. Dans les quarante
cinq dernières années, le taux de suicide a augmenté de 60
%, à travers le monde. C’est la troisième cause de mortalité
pour les 15-44 ans. Notre société est bien souvent
dépressive. Notre époque post-moderne ne croit plus à rien.
La science n’apportera pas le bonheur. La médecine guérit le
corps mais pas l’âme. Les idéologies politiques ont déçu.
Les guerres, les menaces écologiques, le chômage engendrent
la peur. Cette désespérance collective se retrouve au niveau
individuel. On désespère de l’amour (sida, divorce). Une
culture de mort est sous-jacente (suicide, avortement,
euthanasie). La violence s’étale. Des blessures
psychologiques profondes s’installent. Le dynamisme de vie
semble abandonner de nombreux concitoyens. Pour cacher la
déception et l’amertume, on se distrait en cherchant des
bonheurs illusoires. Mais la fièvre du samedi soir fait
difficilement oublier la gueule de bois du lundi matin. En
m’éclatant, je me désagrège. Une pulsion de mort jaillit du
tréfonds des inconscients.
Un espoir trop humain et
présomptueux
Cette vision quelque peu pessimiste, diront
certains, n’est que l’envers du décor d’un optimisme
déplacé. Cette désespérance du monde n’est pas un manque
d’espoir. C’est plutôt le résultat d’un espoir déçu, d’un
espoir humain, trop humain. La désespérance et l’espoir ont
en commun de restreindre l’horizon à l’univers humain, sans
Dieu. L’amertume et la déception naissent de l’illusion
de pouvoir atteindre le bonheur par soi-même. Face à de
fausses espérances, on tombe dans la désespérance. Mettre
tout son espoir dans la réussite professionnelle, un examen,
une voiture, une maison, ou un voyage, l’organisation d’une
fête, la beauté de mon jardin, voire même un idéal
politique, la santé, c’est aller au-devant de grandes
déceptions. Tous ces biens humains sont légitimes s’ils sont
ordonnés à une finalité divine qui les transcende. Sinon, la
finitude des espoirs humains aura toujours un goût
d’inachevé. La répétition indéfinie du fini ne fera jamais
l’infini. Les hommes font, semble-t-il, plus de dépression à
cinquante ans. Ils ont travaillé toute leur vie. Et tout à
coup, les enfants s’en vont. On n’a pas pris le temps de les
aimer et de les voir grandir. On se retrouve seul avec sa
femme, qui apparaît comme une étrangère. L’avenir
professionnel est derrière soi. A quoi bon tout ça ? J’ai
été tendu toute ma vie vers un bien d’une valeur toute
relative. C’est le désastre, car je n’ai pas suivi le bon
astre, la bonne étoile pour me guider dans la nuit de la
vie. Aristote fait remarquer que l’espoir abonde chez deux
types de personnes : le jeune et celui qui est ivre. Les
deux ont tendance à transformer la perception du réel par
leurs illusions.
Espérer Dieu
«Dieu seul rassasie» dit saint Thomas
d’Aquin. Seul l’infini peut combler nos cœurs avides
d’infini. C’est pourquoi l’objet de l’espérance c’est
d’abord Dieu. C’est une vertu théologale, au sens où
l’origine et le terme de l’espérance a une forme divine.
Seule une cause infinie peut créer l’infini en nous. Seule
la plénitude divine peut accomplir les désirs et les espoirs
humains. «Mon Dieu, j’espère, avec une ferme confiance, que
tu me donneras, par les mérites de Jésus-Christ, ta grâce en
ce monde et le bonheur éternel dans l’autre.» Voilà la
formule de l’acte d’espérance. Est-ce à dire que la religion
ne serait que l’opium du peuple, calmant les souffrances de
ce monde par l’espérance de la vie après la mort ? En fait,
la vérité, comme souvent, est sur une ligne de crête
écartant deux erreurs contraires et unilatérales. La
première erreur, qui conduit à la désespérance du monde, est
celle de l’activisme humain et de ce qu’on appelle le pélaginisme. J’ai l’espoir de me sauver et de construire mon
bonheur sans l’aide de Dieu. L’espoir humain n’est pas
l’espérance théologale unie à la foi et à la charité. Il y a
comme un orgueil de la volonté humaine, à construire un
monde sans Dieu. C’est l’erreur de l’incroyant qui sommeille
en chacun de nous. A force de travailler, l’absence de
prière nous fait perdre l’essentiel. A l’inverse, le croyant
peut tomber dans une forme de quiétisme. En attendant tout
de Dieu, j’en oublie qu’Il m’a donné une liberté pour agir,
une raison pour réfléchir. S’abandonner à Dieu, ce n’est pas
abandonner son humanité ou ses activités. Les saints sont
des grands priants, très actifs. Tout ce qu’ils font, il le
font à l’écoute de Dieu. Pour comprendre cet équilibre, on
peut réécouter la phrase de Marie à sainte Bernadette. «Je
ne te promets pas le bonheur dans ce monde mais dans
l’autre.» On a souvent compris cette proposition, mal
traduite en français à partir du patois lourdais, dans le
sens du quiétisme. Souffrons et prions maintenant. Au ciel,
nous serons heureux. En fait, le chapelain de Lourdes
traduit plus précisément la parole de la Vierge. «Je ne te
promets pas maintenant le bonheur de ce monde-ci mais de
l’autre.» Dès ici-bas Jésus veut nous donner la paix et la
joie de l’évangile. Ce n’est pas un bonheur factice et
extérieur. Mais la grâce est une plénitude intérieure qui
préfigure celle de la gloire. Dès ici-bas, la joie du ciel
peut être donnée partiellement aux enfants de Dieu. Espérer,
c’est avoir la tête au ciel et les pieds sur terre. Espérer,
c’est ordonner les biens humains à la primauté du bien
divin. Espérer, c’est chercher Dieu à travers et au-delà des
réalités du monde.
Le combat de l’espérance
Mais alors,
comment espérer vraiment, si le monde est traversé par la
souffrance ? «Dans cette vallée de larmes», n’est-ce pas
illusoire d’espérer, quand l’échec et la maladie nous
assaillent ? Pour répondre à cette question, on peut tout
d’abord distinguer les trois vertus théologales que sont la
foi, l’espérance et la charité. Elles ont toutes pour
origine et pour terme Dieu. Mais ce qu’elles réalisent de
divin en nous est différent. En effet, l’espérance, à la
différence de la charité, nous permet d’atteindre Dieu
indirectement. Ce n’est pas immédiat. J’espère quelque chose
qui va venir, et qui parfois n’est qu’en germe invisible
aujourd’hui. En revanche, la charité me permet d’atteindre
Dieu immédiatement. D’ailleurs, la charité durera au Ciel,
alors qu’il n’y aura plus d’espérance et de foi. L’espérance
est toujours une certaine attente. L’espérance se vit plus
au futur, alors que la charité est dans le présent immédiat.
Cette patience de l’espérance est un combat. Par ailleurs,
l'espérance se distingue de la foi en ce qu'elle fortifie
d'abord ma volonté et pas premièrement mon intelligence. Je
crois pour comprendre les réalités divines. La foi fortifie
ma raison. La foi accompagne un regard contemplatif.
L'espérance, elle, fortifie ma liberté. J'espère, pour
avancer dans la vie. Or, vouloir, c'est affronter les
obstacles de la vie. La volonté est un effort vers ce qui
est difficile d'atteindre. Donc espérer, c'est toujours
viser ce que l'on n'a pas encore, s'apprêter à surmonter des
obstacles. L'espérance est donc par définition la poursuite
d'un bien difficile à atteindre. Cette arduïté fait de
l'espérance un combat. Soit, mais pourquoi aurions nous des
raisons d'espérer dans les difficultés les plus grandes de
la vie ? En fait, les difficultés à espérer proviennent
souvent de notre confusion entre espoir humain et espérance
théologale. Humainement, la maladie ou l'épreuve peuvent
apparaître un non-sens, mais c'est souvent dans ces
situations extrêmes que nous pouvons nous recentrer sur
l'essentiel divin. La souffrance peut être l'occasion de se
tourner encore plus vers Dieu. C'est dans la croix que l'on
espère le salut et la résurrection. On s'attache souvent à
des biens très relatifs. Le dénuement de la vieillesse, à
l'approche de la mort, peut être le moyen de redonner sa vie
à Dieu, et de comprendre enfin que seule la charité est
importante.
Entrons dans l’espérance
Alors comment entrer
dans cette espérance ? Il ne s’agit pas de cultiver un
optimisme factice face au désespoir qui nous guette. Il ne
s’agit pas de se distraire, dans des joies humaines
légitimes, mais limitées, face au pessimisme ambiant. Pour
espérer vraiment, il faut se centrer sur Dieu. Par
l’oraison, la louange, je tourne mon cœur vers la joie de
Dieu. Par l’esprit de pauvreté, je me détache de
l’inessentiel. Ce détachement intérieur me rend capable
d’attendre tout de Dieu. Par l’évangélisation, je suis prêt
"à rendre compte de l'espérance qui est en moi". Par le
sacrement de réconciliation, Dieu efface mon péché et me
donne d’aller plus loin. Par l’eucharistie et l’adoration,
je reçois la vie divine. Alors «L’espérance ne déçoit point,
parce que l’amour de Dieu a été répandu en nos cœurs par le
Saint Esprit qui nous a été donné.» (Romains 5, 5) «J’estime
que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer
à la gloire qui doit se révéler en nous. Car la création en
attente aspire à la révélation des fils de Dieu : si elle
fut assujettie à la vanité, -non qu’elle l’eût voulu, mais à
cause de celui qui l’y a soumise- c’est avec l’espérance
d’être elle aussi libérée de la servitude de la corruption
pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de
Dieu. Nous le savons, en effet, toute la création, jusqu’à
ce jour gémit, en travail d’enfantement. Et non pas elle
seule : nous-mêmes qui possédons les prémices de l’Esprit,
nous gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de
la rédemption de notre corps. Car notre salut est objet
d’espérance ; et voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer
: ce qu’on voit, comment pourrait-on l’espérer encore ? Mais
espérer ce que nous ne voyons pas, c’est l’attendre avec
constance.» (Romains, 8, 18-25)
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Rubrique animée par Joël Robin,
responsable de Terre & Foi
 
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