Présence & Témoignage

Dieu existe-t-il au delà du monde ?

Par Bertrand SOUCHARD 

    

 

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Dieu nul ne l’a jamais vu. Sa présence est si peu évidente à reconnaître que l’athéisme (Dieu n’existe pas), l’agnosticisme (je ne sais pas) ou l’indifférence (peu importe) sont très présents dans nos sociétés. Pourtant, nous habitons une petite planète bleue au sein d’un univers immense. La nature qui nous environne ne cesse d’être étonnante. Alors n’est-il pas plus absurde de croire que cela vient du néant ou du hasard plutôt que de croire qu’un Dieu mystérieux est au principe du monde ? Saint Thomas d’Aquin propose cinq voies pour montrer l’existence de Dieu. En essayant de dépasser la technicité de son vocabulaire, tentons avec des images de saisir sa démarche.

La source qui jaillit

«Il est évident que dans ce monde certaines choses se meuvent. Or, tout ce qui se meut est mû par un autre (…). Or la chose qui meut se meut à son tour (…). Or on ne peut ainsi procéder à l’infini, car alors il n’y aurait pas de moteur premier, et il s’ensuivrait qu’il n’y aurait pas d’autres moteurs.» 1 Prenons une image, celle d’un tuyau ou d’un pipe-line. L’eau, qui sort du tuyau, est poussée par l’eau qui précède. Celle qui précède par celle qui précède encore. A un moment, on doit nécessairement trouver un robinet, une pompe, une source. Le tuyau ne peut pas être infini. Si le tuyau était infini, l’eau mettrait un temps infini à arriver et finalement n’arriverait jamais. Or elle arrive. Donc il y a bien une source première qui jaillit.

Le «père» qui engendre

Tout effet a une cause. Et cette cause a elle-même une cause. Mais on ne peut pas remonter à l’infini dans les causes. Tout homme a des parents, qui eux-mêmes ont des parents. Et toute espèce a une origine dans une autre espèce proche, selon les théories de l’évolution. Cependant, il est difficile de remonter à l’infini, en disant que la vie a pour origine une source sans aucune puissance vitale, car alors on croit à la génération spontanée. Or, la biologie a montré que tout être vivant a pour origine un autre être vivant et non de la matière brute. Les asticots sur le cadavre n’ont pas pour origine la pourriture du mouton, mais les œufs pondus par des mouches. Il faut donc une origine vivante à la vie. C’est le «père» qui engendre.

 La «mère» qui ordonne

Soit. Mais pourquoi le hasard ne serait-il pas la cause de la vie à partir de la matière inerte ? Faire intervenir le hasard pour expliquer l’arrangement de l’acide désoxyribonucléique (ADN constituant de toute cellule vivante), c’est comme croire que l’on peut obtenir un poème en mélangeant les 26 lettres de l’alphabet ou qu’un singe tapant au hasard sur une machine à écrire pourrait composer un livre de la Bibliothèque nationale. Selon les lois de probabilité, la composition d’une protéine est totalement improbable. Considérons, par exemple, une protéine qui, comme celle du blanc d’œuf, aurait une molécule environ 2 000 fois plus grosse qu’une molécule d’eau. Elle correspondrait au groupement d’environ 300 acides aminés. La protéine peut avoir des nombres de structures différentes qui s’expriment par «1» suivi de centaines de zéros. Si l’explication par le hasard apparaît claire à l’imagination, elle est pourtant proche de l’irrationalité ou d’une foi incompréhensible. Nous sommes plus dans la fiction que dans la raison.

Le matin, vous laissez votre chambre en désordre avant de partir travailler. Ce qui arrive rarement. Les chaussettes traînent. Le lit est défait. Le bureau est en pagaille. Cependant, vous entrouvrez la fenêtre de la chambre pour aérer et chasser les mauvaises odeurs. Le soir en rentrant, tout est rangé. Le lit est fait. Le linge sale a disparu. Il est remplacé par du linge propre et repassé. Le bureau est rangé. Alors, vous vous exclamez : «Le hasard a bien fait les choses. Heureusement que j’ai laissé le vent s’engouffrer dans la chambre toute la journée. Les tourbillons venteux ont trouvé la bonne combinaison.» Non, votre réaction est : «Quelqu’un est venu chez moi, alors que ma chambre, mon bureau sont des territoires privés». Certes, le hasard existe dans la nature, mais dire qu’il est cause de tout ne tient pas. Mélangez par hasard le temps que vous voudrez des pierres, vous n’obtiendrez jamais un château.

L’artiste qui crée

Lorsque vous découvrez une nouvelle et belle musique, vous cherchez à savoir qui en est l’auteur, pour acheter le disque. De même pour un film que vous aimez, vous cherchez à connaître le nom du metteur en scène. A chaque fois, vous êtes prêt à dire «bravo l’artiste», et à applaudir si vous êtes au spectacle. Or, vous vous êtes déjà extasié de la beauté des sommets enneigés, du chatoiement du coucher de soleil. Ou encore, en étudiant la physique, vous avez découvert les lois de la nature. Et face à un être vivant, on s’étonne de sa complexité. Mais qui peut avoir fait cela, sinon un artiste à la hauteur de l’œuvre. Bravo le Créateur !

L’archer qui vise

et le principe anthropique Le cinquième argument de saint Thomas est repris aujourd’hui par le principe anthropique. «Les nombres de la nature gouvernent notre vie quotidienne. Ils déterminent la taille et la masse des choses de la vie. Ils font que le monde est tel qu’il est, au lieu d’être tout autre. (…) Une quinzaine de constantes physiques déterminent le paysage qui nous entoure.» Les valeurs de la charge d’un électron (e), de la masse du proton (m), de la vitesse de la lumière (c), de la constante de la gravitation universelle (G) (…) sont presque constantes et surtout articulées entre elles. «L’existence de la vie dépend d’un équilibre très précaire et d’un concours de circonstances extraordinaires. (…) Les paramètres numériques sont inflexibles. Changer légèrement leurs valeurs élimine toute chance d’éclosion de la vie.» Il n’y aurait pas d’atomes sans les valeurs précises du proton et de l’électron. «On pourrait comparer la précision de ce réglage à l’habileté d’un archer qui réussirait à planter sa flèche au milieu d’une cible carrée d’un centimètre de côté, éloignée de 15 milliards d’années-lumières, la taille de l’univers...»2 Cette précision est inouïe. Aucun homme n’en est capable. Seul un être infini peut être capable d’une telle précision. Ce principe anthropique adapté à la structure de la matière s’étend aujourd’hui pour certains aux processus biologiques. C’est ce que pense un biologiste néo-zélandais, Michael Denton dans L’évolution a t-elle un sens ? (The long chain of coïncidence, Fayard 1997).

Non pas des preuves mais des voies vers l’existence de Dieu

 Thomas d’Aquin parlait des cinq voies. Au sens strict, il ne s’agit pas de preuve scientifique de l’existence de Dieu. Mais il s’agit d’un chemin de la pensée philosophique, d’une méditation. La question de Dieu est au-delà de la raison scientifique supposant une expérience sensible possible. Dieu n’est pas directement visible. Et on ne pourra jamais l’imaginer clairement. Dieu n’est qu’au bout d’une perception intuitive de l’intelligence. Les arguments métaphysiques sont au-delà de la raison physique. Cependant, doit-on restreindre la raison à son modèle scientifique ou faut-il accepter à côté de la science une pensée supra rationnelle qui va intuitivement au-delà du physique ? Prenons une image. Lorsque l’on voit une personne, on aperçoit son corps, ses yeux. Voilà l’expérience sensible. Pourtant, nous pensons que la personne est par son histoire, sa pensée, sa conscience plus que son corps. Si les yeux sont le miroir de l’âme, on imagine l’infinité des sentiments qui l’habitent sans pouvoir les mesurer. Dans un devoir surveillé, nous ne voyons que des corps et nous n’entendons rien. Pourtant, nous sommes sûrs que la pensée silencieuse existe en chacun des étudiants. C’est d’ailleurs l’activité essentielle qui constitue le devoir surveillé, sans qu’aucune expérience directe puisse l’atteindre. S’il y a un esprit humain invisible au-delà du corps visible, pourquoi n’y aurait-il pas un esprit divin invisible au-delà de l’univers visible ?

Un appel à l’amour

Nous ne pouvons pas parler ici dans ces quelques lignes des objections habituelles à ces voies vers l’existence de Dieu. Nous voudrions cependant ajouter que si Dieu n’est pas immédiatement manifeste, cela peut se comprendre comme un appel à l’amour, et à la liberté. Dieu crée. Il donne tout. Mais comme Créateur de l’univers, il nous dépasse. Cette hauteur, cette transcendance nous échappent. Et comme donateur, il ne s’impose pas, mais s’efface derrière sa donation, l’univers. Il ne revendique rien. Parce qu’Il nous aime, Dieu nous laisse libres et ne s’impose pas. Si l’univers manifestait clairement la présence du Créateur, cette évidence en imposerait à notre décision de Le reconnaître. La relative obscurité nous oblige à chercher. Le voilement et le dévoilement de la donation manifeste un amour de Dieu qui veut se faire aimer et désirer. La croyance en Dieu, comme l’incroyance, restera un acte de liberté.

1 THOMAS D’AQUIN, Somme de Théologie, Ia, 2,3. 2 TRINH XUAN THUAN, La mélodie secrète, Folio, pp. 280-285.

 

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Rubrique animée par Joël Robin,
responsable de Terre & Foi

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