
Back Home Up Next
|
Se
nourrir n’est pas une activité propre à l’homme. Ce dernier
la partage avec tout être vivant, plante ou animal.
Pourtant, pour l’homme, la nutrition ne semble pas se
réduire à un processus biologique. Lorsqu’il se nourrit, il
paraît le faire de manière particulière, par un repas et la
préparation des aliments. Dès lors, notre manière de manger
ne manifeste-t-elle pas plus que l’activité d’un corps
vivant ? Au-delà du sens naturel, n’y a-t-il pas une
signification culturelle et religieuse de la nourriture ?
Se nourrir, un processus biologique
Se nourrir est une activité propre à l’être
vivant. C’est un processus biologique qui rapproche l’homme
de la plante ou de l’animal. Comme vivant qui se nourrit,
l’homme est plus qu’une pierre, un glacier ou une étoile. Je
mange une banane en ouvrant la bouche et en la détruisant
avec mes dents et mon estomac. L’être vivant, à la
différence de l’être inerte, peut assimiler l’autre à soi.
Il intègre l’aliment extérieur pour qu’il devienne intérieur
à soi, en se transformant à l’intime de lui-même. Cela
suppose à la fois une plus grande unité et une ouverture sur
l’extérieur. L’animal a une peau et une gueule. La plante a
une écorce, des racines et des feuilles. La pierre a une
surface et pas d’ouverture. Si le glacier «grandit» c’est
par accumulation externe et non par digestion interne et
transformation de l’aliment. La terre n’a pas vraiment
d’entrailles mais une croûte terrestre, durcissement externe
du magma. En revanche, l’être vivant manifeste une plus
grande unité par sa délimitation externe (peau, carapace,
écorce) et par la capacité à s’ouvrir sur l’aliment
extérieur pour l’assimiler en soi. La nutrition n’est pas un
amas extérieur, mais la digestion de l’autre en soi. Mais
pourquoi ce besoin d’assimiler l’autre à soi ? En fait la
vie est une lutte contre la mort. Je mange pour ne pas
mourir de faim. Il faut manger pour vivre. La nourriture est
un apport d’énergie externe, qui va à l’encontre de la
dégradation du vivant. Se nourrir c’est lutter contre
l’entropie, c’est-à-dire la tendance de tout être à se
détériorer. Avec le temps, les choses ont plutôt tendance à
s’user, à aller vers moins d’ordre. L’être vivant assimile
l’aliment pour organiser un ordre propre, l’organisme
vivant. Manger c’est reprendre des forces. La nourriture est
une lutte contre le dépérissement. Et cette lutte contre la
mort est un désir de subsistance de l’individu, de demeurer
soi-même dans le temps. L’autre processus propre à l’être
vivant est la reproduction, c’est-à-dire la génération d’un
être semblable à soi selon l’espèce. Le chat engendre un
autre chat. Dans la reproduction, ce qui subsiste c’est
l’espèce animale ou végétale. Mais un individu disparaît
pour un autre individu. En revanche, la nutrition est
volonté de permanence de l’individu. En mangeant, je lutte
contre ma propre dégradation. C’est mon existence qui est en
jeu. Même si la mort biologique est irrémédiable, manger
c’est pouvoir subsister un certain temps.
Se nourrir, un acte culturel
Se
nourrir est bien pour l’homme un processus biologique qui le
rend semblable aux plantes et aux animaux par l’assimilation
de l’autre à soi, la lutte contre la mort et la subsistance
temporaire de l’individu. Pourtant, la personne humaine ne
se réduit jamais à sa dimension physique et biologique. La
nature de l’homme est culture. Se nourrir a aussi une
signification culturelle qui semble vouloir dépasser son
sens biologique. L’homme mange pour vivre, mais il peut
aussi vivre pour manger. Voyons comment l’être de culture
renverse le processus purement biologique. Si je mange en
assimilant l’autre, en dévorant l’aliment, la nutrition
humaine est aussi rencontre de l’autre. Le repas est un
échange. Il est le lieu et le moment où se rencontre la
famille. Que ce soit de manière quotidienne ou
exceptionnelle les jours de fête, le repas est le lien qui
unit des personnes. Le repas est convivial. Il nous permet
de vivre ensemble. En se passant les plats, on s’échange des
paroles. La nutrition humaine est communion des corps et des
esprits. La discussion et le jeu libre de la parole
expriment le rapport à autrui. Non seulement le repas
signifie ma relation à l’autre, mais il marque mon identité
sociale. Chaque pays et région ont leur spécificité
culinaire. Et ma manière de ma tenir à table manifeste une
éducation, une culture, une certaine politesse. Roter à la
fin d’un repas n’est pas un signe de politesse dans toutes
les cultures. Par ailleurs, si la nutrition est une lutte
contre la dégradation de la mort, c’est aussi pour l’homme
un certain rapport au temps. L’homme prépare sa nourriture.
L’animal la mange telle qu’elle se donne dans la nature.
L’homme cuit ses aliments. Et s’il les mange crus comme les
animaux il les assaisonne et les prépare. Il y a un temps
avant le repas de préparatifs des aliments et du cadre dans
lequel on mange. Et le repas revient régulièrement pour
suspendre le temps et les activités. Manger c’est prendre le
temps de se reposer. La vie se rythme de moments, où la
fuite en avant de la vie semble s’arrêter. Prendre le temps
de s’asseoir et de s’installer à la table, c’est poser une
stabilité dans un flux qui nous emporte. Par la préparation
et le repos du repas, la nourriture humaine semble vouloir
ralentir la dégradation du temps. L’homme se refuse
tellement à ne voir dans la nutrition qu’un processus
biologique, qu’il en fait un acte esthétique. Il met en
scène son désir. Manger ce n’est pas simplement rassasier un
besoin en attendant l’activité mécanique de la digestion.
Manger c’est un plaisir et un loisir, un moment de gaieté,
dans la lourdeur des jours. Il y a un rituel : l’heure du
repas, l’entrée, le plat central, le dessert, la table, les
couverts, la boisson. La mise en scène et le spectacle sont
essentiels. On ne mange pas n’importe comment. A telle
enseigne, que certains en font un lieu de raffinement. La
cuisine devient l’art culinaire. Et cette activité
esthétique aurait le privilège de faire jouer nos cinq sens.
Le décor est important. L’ambiance ou le silence sont
essentiels dans un restaurant. Mais ce n’est pas simplement
un art de l’ouïe comme la musique, ou de la vue comme la
peinture. Le toucher des couverts, l’odeur des plats et le
goût des aliments achèvent de mettre tout notre corps
sensible en action. Si se nourrir est une communion des
esprits, un acte temporel et esthétique, c’est qu’à travers
le corps c’est la dimension psychologique de la personne qui
est en jeu. Par la nourriture, on atteint le moral et l’âme
de l’homme. Sur un bateau, le talent du cuisinier est de la
plus haute importance. La forme de l’équipage peut dépendre
de ce qu’il y a dans les assiettes. Et sur terre, certains
compensent en mangeant trop, pour d’autres l’angoisse et le
stress leur coupent l’appétit. Sans aller jusqu’aux extrêmes
de la boulimie et de l’anorexie, il faut reconnaître que
notre manière de manger manifeste notre bonheur ou notre
mal-être. Pourquoi cette angoisse de ne pas savoir ce que
l’on mange dans les produits de l’industrie agro-alimentaire
?
Peut-être
que l’inconnu de l’aliment que j’absorbe en moi est l’écho
de ma propre ignorance sur moi-même, sur qui je suis
vraiment. En mangeant des aliments que je connais j’essaie
de me rassurer sur mon propre être. Certains ont voulu voir
dans le succès du sandwich Mac Donald, le désir de retrouver
la rondeur et la souplesse du sein maternelle. Nous sommes
des enfants en quête de leur origine même quand nous
mangeons. A travers la nourriture que j’absorbe, en moi se
pose la question de mon identité personnelle. José Bové est
peut-être passé à côté de cette dimension psychologique en
situant son combat contre la «mal bouf» à un niveau
politique et économique. Assimiler l’aliment en soi est
l’expression d’une quête personnelle et existentielle.
Se nourrir, un rituel religieux
On le voit, lorsque l’homme se nourrit, il
dépasse sa simple animalité. Les questions de l’autre, de la
mort et de soi, sont sous-jacentes à l’acte de manger.
L’homme qui mange est un être de communion et qui
s’angoisse, un être temporel et esthétique. Se nourrir est
autant un acte physique que métaphysique. Il est intéressant
à noter que le mot sagesse, sapientia en latin, vient
du verbe sapere, goûter. L’amour de la sagesse,
étymologiquement la philosophie, c’est goûter les meilleures
choses. Si le rapport à la nourriture est existentiel, il
est normal que la religion s’incarne dans cette dimension.
Mais alors qu’apporte le christianisme dans l’assiette de
nos repas ? La nutrition n’est pas que destruction de
l’aliment, mais échange avec autrui par la parole avons-nous
dit ; cette ouverture à l’autre va jusqu’à l’accueil de la
Parole elle-même. La vie ce n’est pas que l’absorption d’une
nourriture matérielle, mais c’est aussi l’ouverture à la
nourriture spirituelle. »Ne vous inquiétez pas pour votre
vie de ce que vous mangerez,… la vie n’est-elle pas plus que
la nourriture ?» (Mt 6,25). Il s’agit dès lors de se
nourrir de la Parole de Dieu. «Ce n’est pas de pain seul
que vivra l’homme mais de toute parole qui sortira de la
bouche de Dieu» (Mt 4, 4). Non seulement la parole fait
partie du repas, mais elle devient la nourriture. »Mange
le petit livre ouvert. Il te remplira les entrailles
d’amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel.»
(Ap 10, 9). Avec la Révélation, nous sommes passés de la
destruction biologique de l’autre, l’aliment et de l’échange
culturel avec l’autre par la parole, à l’accueil religieux
du tout Autre dans sa Parole. Mais, par le Christ et par
l’eucharistie le repas religieux accomplit ce qu’il avait
commencé dans le passage du processus biologique à l’acte
culturel. Il ne s’agit plus de lutter contre la mort en
détruisant l’aliment et de ralentir le temps en préparant le
repas et s’y reposant. Mais l’aliment lui-même nous
incorpore à Lui et donne la vie. Communier c’est être
absorbé dans la vie du Christ. «Qui mange ma chair et
boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au
dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture»
(Jn 6, 54-55). Deviens ce que tu reçois, le corps du Christ.
En recevant le pain, c’est le Christ qui nous reçoit.
L’eucharistie est le seul repas où celui qui mange est
absorbé par l’aliment. Déjà le repas manifeste cet arrêt du
temps dans le flux vers la mort. Avec le Christ qui donne sa
vie pour nous, la mort est vaincue. »Travaillez non pour
la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui
demeure en vie éternelle» (Jn 6, 27). L’inconsistance de
la vie humaine qui doit se nourrir pour subsister peut
trouver un appel à se nourrir de Dieu qui seul a
consistance. En faisant un bon usage des biens qui passent,
on peut s’attacher au Bien qui demeure. Dès lors les
questions esthétiques et les angoisses psychologiques
peuvent trouver leur accomplissement dans le repas de la fin
des temps. Ce que je suis s’éclaire face à l’invitation de
Dieu. «Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte,
j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près
de moi» (Ap 3, 20). La communion avec Dieu me révèle à
moi-même. Je ne suis plus un simple individu qui tente de
subsister, mais une personne aimée de Dieu. Ce rapport à
Dieu rend possible une communion des saints. »Heureux les
gens invités au festin des noces de l’Agneau» (Ap 19,
9). Dieu nous invite à son festin. «Vous mangerez et
boirez à ma table en mon Royaume» (Lc 22, 30).
De la nourriture terrestre à la
nourriture céleste
Par l’incarnation, le Fils du Père, né d’une
femme s’est abaissé jusqu’à notre humanité dans la réalité
biologique de la naissance et de la reproduction. En
naissant parmi les hommes, Dieu atteint toute l’espèce
humaine. Mais il continue l’appropriation de notre humanité
biologique par la nutrition. Par l’eucharistie, Dieu se
donne en nourriture à chacun. La réalité biologique de la
nutrition pose les questions du rapport à l’autre, de la
mort, de la subsistance de l’individu. Par sa conscience et
sa culture, l’homme réfléchit à ces questions qui le
touchent profondément. La communion des corps et des
esprits, la parole, la suspension provisoire du temps et
l’esthétisme dans le repas sont un premier dépassement. La
parole de Dieu, l’eucharistie et la communion des saints
sont l’accomplissement céleste de ce qui est en germe dans
la nourriture terrestre. Bénir le repas avant de manger,
c’est se rappeler qu’en mangeant nous sommes des créatures
dont l’inconsistance physique est ouverture vers la
consistance divine. «Qui mangera et qui boira, si cela ne
vient de Dieu ?» (Qo 2,25). s
|
Rubrique animée par Joël Robin,
responsable de Terre & Foi
 
Original PDF

Dossier nourriture
Liens intéressants
|