Présence & Témoignage

Mondialisation et économie
 Guerre ou paix ?…
 Autodestruction ou régulation ?

 par Christian PRADEAU

    
Lectures Robin

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Un énorme chantier, des moyens sans précédents, mais… les besoins ne sont pas saturés ! Les affamés, les mal logés,
les malades non soignés existent ! Le travail à faire est énorme et les facultés de progrès réel sont sans précédent. On devrait tendre à la prospérité ! Pourtant, en Europe, en ex-URSS, aux USA, les faillites abondent et le chômage est plus fort qu’il y a une génération. Quant aux pays du sud, ils restent sous développés ou le deviennent (Argentine). La »crise» est structurelle et a des causes. La mondialisation économique amène un excès de concurrence.
La mondialisation qui pose problème, ce n’est pas l’évolution technique qui permet de compatir aux catastrophes de l’Asie, ni le principe de l’échange. On téléphone au Japon depuis longtemps et l’on commerce avec les extrémités du monde depuis l’Antiquité. Les temps et coûts de communication constituaient des barrières qui protégeaient des économies diverses, adaptées à leur contexte. L’échange international d’alors concernait des produits rares ou complémentaires et était marginal par rapport à l’ensemble de l’activité marchande et domestique (auto-production). Cet échange était en général mutuellement favorable, quoique les précolombiens d’Amérique n’aient pas survécu à la confrontation !

La mondialisation choix politique et non fatalité

L’évolution des techniques a considérablement amoindri ces barrières «naturelles» aux échanges mondiaux [1], mais le fait décisif est leur libéralisation multilatérale quasi totale et l’excès de concurrence qui en résulte.
Nos nations, au 19e, au 20e ont été protectionnistes pour leurs industries naissantes. Puis ce fut le choix des USA, du Japon, de la Corée… Le choix du libre-échange se fit ensuite en position de force[2]. Ne soyons pas dupe !

Pourquoi la guerre économique mondiale ?
Quels sont les mobiles ?

Les entreprises «leader» des pays développés voient leur marché domestique limité par l’affaissement démographique. Que faire ? : « Ouvrons les frontières des autres pays et écrasons les plus faibles des concurrents ». Tout se passe comme si, pour empêcher l’émergence de rivaux dans des zones protégées, elles persuadaient leur pays développé d’origine qu’il s’agit de perpétuer leur domination par leur suprématie dans les «hautes technologies» en imposant aux autres peuples un »libre-échange». On les empêche ainsi de se développer de façon autonome (avec une protection adaptée), quitte à leur abandonner (il faut qu’ils payent les Airbus…) les activités traditionnelles, agricoles ou industrielles réputées banales… Ainsi, la Pologne aussi peuplée et éduquée que la Corée aura peu de chances, désormais aspirée dans l’espace concurrentiel de l’U.E.,
de développer par exemple une industrie automobile autonome, mais elle fournira par ailleurs de la main d’œuvre pas chère…

Les résultats : hyper concurrence, manque de croissance, chômage

On fait valoir que cette spécialisation génère des gains de productivité, bénéfiques au consommateur, et une croissance »mondiale». En fait celle-ci serait plus forte et plus adaptée avec une concurrence moindre, limitée à des zones de même niveau économique !
Tout se passe comme si au championnat du monde de judo, il n’y avait qu’une catégorie ! Évidemment les poids lourds sont sur le podium, mais on est loin de laisser chacun exprimer son potentiel ! Et il y a le dopage…
Aux USA la croissance n’existe que par un dopage de la consommation par le crédit peu cher et un déficit titanesque financé par des moins riches ! Le tout avec une consommation d’énergie fossile qui met en danger la planète. Que vaut ce »modèle» !
Le PIB de la Chine progresse (partant de très bas) mais ne tient pas compte de la destruction des productions domestiques et des équilibres ruraux préexistants. La Chine n’aurait-elle pas intérêt à libérer son économie en restant axée sur ses besoins propres ? Est-il raisonnable de lui confier l’atelier du monde ? Sa politique (impériale) qui fait le grand écart entre principes communistes et pratiques capitalistes sauvages a-t-elle un avenir ?
La libéralisation de tous les marchés, qui conduit à un marché mondial unique, non seulement ne correspond pas aux besoins des différentes communautés d’hommes réparties sur la planète, mais aboutit à une concurrence sans limites qui s’exerce en fonction des disparités sociales, monétaires et d’exigences écologiques.

Destruction des collectivités, mais aussi des individus

La situation est hors contrôle, car les gouvernants abdiquent leur vocation «politique» de régulation favorable à l’intérêt collectif (qui doit aussi inclure l’économie), et laissent s’éroder les solidarités qui sous-tendent l’existence même de leur collectivité. D’où la rupture de la solidarité entre travail et capital, entre consommateur, producteur et distributeur, entre capitales et provinces, entre présent et générations à venir.
« Libre circulation des hommes, des capitaux et des biens ». C’est l’idéal. De qui ? Est-ce une demande du citoyen ? Les capitaux, accumulés par l’épargne de notre collectivité, s’établissent dans un paradis fiscal, le travail en Asie et le consommateur reste celui d’occident qui risque de manger le patrimoine !
Le consommateur cherche le bas prix, le simplifié ou l’importé, même si cela détruit le travail de ses enfants… Quand il a des enfants ! Pour assurer sa retraite compte-t-il sur des immigrés, des chinois ?
Le producteur »délocalise». Tant pis si ses employés et sous-traitants sont aussi des clients, qu’on appauvrit… Pour la conquête du monde, on se dote de plus de (sur)capacités mécanisées. Et l’hyper concurrence casse les prix et les marges, d’où une course à la productivité, la simplification des gammes et des restructurations permanentes en entités géantes où le personnel n’est qu’un »moyen» sur le marché aux esclaves mondial…
Ces groupes devenant transnationaux échappent à tout contrôle national et démocratique[3].
Et l’on constate que le «marché unique» ne signifie pas emploi… mais appauvrissement, mise à l’écart des faibles, déstructuration des solidarités et des collectivités…
Bref on fait n’importe quoi avec n’importe qui ! Mais n’a-t-on pas attrapé le SIDA économique ?
Le «système» réagit par une course à la création de nouveaux besoins pour doper son activité. Et les «autorités», par le crédit, dopent la consommation (confondue avec croissance !). Il en résulte un développement exagéré, hégémonique, cancéreux, de l’économie marchande entraînant un déséquilibre pour l’homme. L’individu lui-même est déstructuré. Il n’est plus à la fois un producteur, un parent, un citoyen et encore moins un philosophe ou un mystique qui s’intéresse à sa destinée ou à son devenir à long terme : il est réduit par la propagande marchande à n’être qu’un consommateur. Alors il devient aussi un consommateur d’école qui exige des bonnes notes pour son enfant, un consommateur de santé qui exige des résultats ou attaque le praticien s’il échoue…
Et l’engagement pour construire une famille devient rare. On consomme des partenaires et on zappe… On veut des enfants pour soi, »à consommer», même pour un couple homosexuel…

Que faire ?

La pacification économique passe par la primauté du politique et du sens de la création
Au front, il faut se battre. Mais il faut aussi œuvrer en faveur de mécanismes générant moins d’exclus et d’une économie plus pacifique, plus centrée sur les besoins de la population. On doit pouvoir faire mieux : la France a plus de chômeurs que d’actifs dans l’industrie et l’agriculture réunies ! A t-on atteint le sommet de »l’efficacité» ? Quand la première puissance mondiale a un déficit extérieur de 3 fois le PNB de l’Indonésie et absorbe les 3/4 des investissements internationaux pour se renflouer, faut-il suivre ce »modèle» ?
Il y a 40 ans, j’avais des cours «d’économie politique» et non »d’économie de marché».
Il faut des jugements de valeur par rapport au »laisser faire». Le célèbre économiste américain J. K. Galbraith vient de tirer l’alarme dans « Mensonges économiques » : l’économie est en deçà du potentiel à cause de la prééminence exagérée et dangereuse des grandes entreprises « qui ont redéfini l’intérêt public en l’adaptant à leurs capacités et à leurs besoins. Elles décident que le progrès social, ce sera davantage… d’appareils de toutes sortes… et surtout de plus en plus d’armes mortelles. » Autrement dit, ce n’est pas au moteur de tenir le volant et de savoir où l’on va ! C’est à la politique d’encadrer les »forces du marché».
La guerre économique —qui mène à la guerre— n’est pas l’avenir. Éradiquer la faim dans le monde ne passe pas par la course aux prix les plus bas mais par la juxtaposition d’espaces économiques homogènes où les peuples cultivent à leur prix l’espace dont ils sont gérants. De même pour l’économie : chaque peuple doit tirer le meilleur de lui-même et de son territoire selon ses propres critères. Les frontières, cela délimite des espaces de paix.
Et les droits de douane n’empêchent pas l’échange ! Pas plus que les écluses n’empêchent la navigation !
Pour que la mondialisation n’oblige pas un pays comme la France, à renoncer à ses solidarités sociales développées, il faut les financer non par des cotisations sur le travail, mais par une TVA sociale prélevée sur la consommation (logique puisque les solidarités sont des partages de consommation). Ainsi, l’achat en France d’un produit chinois comme d’un produit français financerait les solidarités nationales. Quant au client étranger, il pourrait choisir nos produits (export = hors TVA) sans être obligé d’acheter aussi nos retraites.
Une mondialisation plus pacifique, ce pourrait être aussi que les sociétés voient leur zone d’activité se limiter à une seule nation (elles en seraient alors plus solidaires et il y aurait moins de dérives !). Elles pourraient agir dans d’autres pays par des concessions de procédés ou des participations minoritaires dans des entreprises du pays… Évidemment cela limiterait l’impérialisme, notamment le nôtre… Et comment empêcher que les autres continuent leur impérialisme ? Les États pourraient collaborer, comme pour »Ariane».
Cette idée de ramener les sociétés au niveau où la démocratie s’exerce vaut peut-être autant que l’idée des entreprises qui souhaitent créer en Europe le cadre étatique à la dimension de leurs activités (en élargissement permanent) et selon des structures bureaucratiques peu démocratiques perméables à leurs souhaits…

Domestiquer la mondialisation

suppose un ensemble de mesures politiques cohérentes
Nos gouvernements sont souvent décevants, mais la nation est le meilleur niveau pour faire vivre une démocratie effective. Les chrétiens prient souvent pour »les responsables», mais, en démocratie, ils en sont !
Et la vocation prophétique de l’Église —la nôtre— implique d’apporter un éclairage au débat politique laïc en valorisant son précieux enseignement social, à développer sans se laisser intoxiquer par les idées du monde.
La sympathie naturelle de l’Église catholique pour l’universel tend à lui faire légitimer trop facilement la mondialisation économique —qui est une guerre— parce qu’elle tend à la confondre avec la proximité accrue des peuples de la terre et qu’elle subit des influences, comme tous (les entreprises géantes dominent les médias).
Peut-on à la fois tenter de s’imprégner du message de paix de l’eucharistie et s’efforcer le reste du temps d’être »compétitif», c’est-à-dire de parvenir à éliminer les collègues ? Le choix social persiste : Yahweh ou les Baal ! 

par Christian PRADEAU
Diplômé E.S.S.E.C., Ancien DG de syndicat professionnel national, Ancien cadre supérieur d’un groupe agro-industriel international

1 N’y a-t-il pas dopage des transports par abus d’utilisation des énergies fossiles ? Est-il raisonnable de transporter de l’eau de Volvic au Japon (où l’eau abonde) et de nourrir notre bétail avec des aliments des antipodes ?
2 Avec des entorses : le RU, protégeant ses industries textiles face à ses colonies des Indes ; les USA pour le libre-échange agricole mais protégeant leur production sucrière et dopant son industrie par la recherche militaire.
3 J. Arthuis, Ministre de l’économie France 1997) : « Il y a encore quelques années, la grande entreprise nationale apparaissait totalement solidaire du développement national. Aujourd’hui… elle a forcément une stratégie planétaire et ses préoccupations ne sont plus nécessairement en phase avec ce dont l’État est garant notamment en matière sociale ».

 

 

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A lire

La foi chrétienne aux prises avec la mondialisation
Alain DURAND
éditions du Cerf
105 pages