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I – Préambule : le message de cette Béatitude dans
l’ensemble du Message évangélique
Tout se
tient dans l’Evangile.
Pour en comprendre une phrase, il faut la situer dans l’ensemble
qu’il constitue (c’est-à-dire le faisceau des 4 évangiles).
Comme pour comprendre un organe du corps humain, tous les textes
évangéliques s’éclairent mutuellement. Et, pour bien les
comprendre, on a besoin de tout le Nouveau Testament et même de
tout l’Ancien.
A -
La Béatitude que nous étudions est la première des Béatitudes de
Saint Matthieu, qui constituent ensemble le Porche lumineux du
Sermon sur la Montagne (Mt 5-7). Toutes ensemble, elles en font
un message de Bonne Nouvelle – de Joie, de vrai Bonheur – pour
l’Eglise et pour l’Humanité.
Mais, en
contre-coup, elles en reçoivent un éclairage fondamental qu’il
ne peut s’agir d’un bonheur, comme en font rêver tant de
magazines à la mode, mais d’un bonheur exigeant, qui doit
prendre comme Exemple Suprême le Maître et le Dieu des
Béatitudes : Jésus-Christ crucifié et ressuscité.
Tout de
suite, je précise que le Sermon sur la Montagne concerne
directement tous ceux et toutes celles qui veulent être de vrais
disciples de Jésus-Christ. Donc, tous les chrétiens qui
se veulent logiques avec leur foi. Tel est, certainement, le
point de vue de l’évangéliste. « A la vue des foules,
Jésus monta dans la montagne. Il s’assit et ses disciples
s’approchèrent de Lui. Et prenant la parole, Il les enseignait
(Mt I 2-2).
Je précise
aussi que nous sommes appelés à vivre le Sermon sur la Montagne
dans toutes les dimensions de notre vie en humanité : non
seulement dans notre vie personnelle, familiale ou ecclésiale,
mais aussi dans la vie collective : culture, politique,
économie, rapports sociaux, écologie, environnement,
développement. Comme l’ont très bien expliqué les évêques
catholiques allemands dans leur lettre pastorale, « La
Justice crée la Paix » (1983) : Pour les chrétiens, l’impératif
des enseignements de Jésus est valable aux divers niveaux de la
vie sociale et pas que dans les conséquences politiques. De
l’esprit du Sermon sur la Montagne, qui est l’esprit de la
fraternité prévenante, nous devons tirer des conséquences
également pour la politique. Mais comment le faire et quelles
conséquences en tirer ? La question est de savoir comment les
exigences de Jésus découlant du Sermon sur la Montagne peuvent
se traduire sur le plan social et politique ».
Le principe
des dimensions sociales de la foi :
-
« Les
dimensions sociales de la foi », Paris, Cerf. 2000
L’Evangile
social :
-
« Les
fondements théologiques de l’Evangile social », Paris, Cerf.
2002
B –
Nous avons à nous rappeler, maintenant, qu’il y a dans l’Evangile
(exactement dans Saint Luc) une autre version très
différente des Béatitudes (6, 20-23), qui est suivie de
« plaintes » à l’égard des riches : 6, 24-26.
« Heureux
vous les pauvres, le Royaume des cieux est à vous… »
… « Mais
malheureux, vous les riches, vous avez votre consolation ».
Le mot des
« plaintes » : « Malheureux »
Et non
« Malédiction ».
Il faut tenir compte aussi de cette
version des Béatitudes, qui est, semble-t-il, plus proche du
Message fondateur
J’ajoute que
dans les versets suivants de Saint Luc, on trouve des textes
parallèles à certains textes du Sermon sur la Montagne : Lc 6,
27-49. C’est ce qu’on appelle le Discours dans la Plaine (6,17).
C –
Il faut aller plus loin encore dans la recherche. J’ai parlé, il
y a un instant, d’un message fondateur concernant les
Béatitudes, qui serait leur première formulation par Jésus
Lui-même.
………………………Dom J. Dupont, Les
Béatitudes (3 volumes)
Il l’a
reconstitué avec beaucoup de vraisemblance :
La première
Béatitude serait alors : « Bienheureux les pauvres, parce que
le Royaume des Cieux est à eux ». ( AIB, p. 343)
Le message
fondateur révèle à la fois :
Un temps de
grâce pour les détresses humaines,
Le privilège
des pêcheurs,
Le moment
décisif de l’histoire du Salut,
Le visage de
tendresse de Jésus et de Dieu Lui-même,
La prise de
parti en faveur des pauvres et l’appel qu’Il nous adresse de
prendre aussi parti pour eux.
Tandis que Saint Luc parle le langage de
la Croix.
Il s’adresse à une Eglise pauvre et persécutée. Il présente la
Croix comme trame quotidienne de l’existence chrétienne. Et il
dénonce l’argent trompeur, qui, à ses yeux, fait le malheur des
riches. Il préconise le renoncement évangélique, le partage et
la solidarité. Ainsi que l’économie d’un monde fraternel.
Tel est le
cadre très large dans lequel il faut étudier les Béatitudes de
Saint Matthieu, et notamment celle dont nous allons nous occuper
spécialement.
Telle est la
démarche que j’ai accomplie pour aider mes lecteurs dans le
Grand Secret des Béatitudes.
D -
Ultime précision
Comment
découvrir le grand secret d’une Béatitude ?
2
conditions :
1)
l’étude :
on ne peut pas découvrir tout seul la vraie signification
d’une Béatitude ;
2)
Sa mise en
pratique :
« C’est en
forgeant qu’on devient forgeron »
II – Approche directe
Comment
traduire la première Béatitude ?
« Heureux
les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux » (Mat.
13)
« Heureux
ceux qui ont une âme de pauvre, le Royaume des cieux est à eux »
« Heureux ceux qui ont une ême de
pauvre, parce que le Royaume des cieux est à eux »
Littéralement « Pauvre en esprit »
Mon choix.
Vous le connaissez.
Mais qu’est-ce que cela veut dire, « avoir une âme de
pauvre »
L’Interprétation des Père de l’Eglise :
3 courants principaux
- le
premier : le moins représenté : appel à la pauvreté matérielle ;
- le
second : le détachement intérieur ;
- le
troisième : requête fondamentale d’humilité.
Saint Grégoire de Nysse propose une
conception englobante de la pauvreté, tout en mettant l’accent
sur l’humilité.
L’exégèse
récente et contemporaine est loin d’être unanime :
1.
les hommes et les femmes souffrant d’une pauvreté
matérielle, mais avec une dimension spirituelle
2.
les « pauvres en esprit » seraient ceux que les
pharisiens appelaient avec mépris « le peuple du pays »
3.
Le détachement intérieur
4.
L’humilité
Il n’y a pas
de doute que l’évangéliste l’ait voulu un ardent promoteur de
l’humilité, dont Jésus est l’Exemple suprême.
La piste de
l’humilité est certainement une bonne piste, mais il faut
l’élargir et l’approfondir.
Pour voir
clair, il faut découvrir que Jésus en Saint Matthieu se rattache
au plus beau courant spirituel de l’Ancien Testament, qu’on
appelle le courant spirituel des Pauvres de Dieu (Pauvres
de Yahvé).
Nous voici certainement parvenus au cœur
de la compréhension de la première Béatitude de saint Matthieu.
Mais devons-nous arrêter immédiatement notre démarche de
théologie biblique ? Nous ne le pensons pas. Si l’évangéliste
avait voulu seulement formuler une Béatitude de l’humilité ,
n’aurait-il pas, en pensant à ce qu’il allait dire du Maître
(11,29), simplement écrit : « Heureux les humbles de cœur » ? Il
savait parfaitement trouver le mot adéquat. S’il a préféré
parler, en cet endroit, des « pauvres en esprit », c’est qu’il
voulait exprimer des nuances de pensée qu’il ne trouvait pas
dans le vocabulaire de l’humilité.
C’est qu’il
voulait se rattacher explicitement à ce courant
vétéro-testamentaire des Pauvres de Dieu (Yahvé) qu’un
Albert Gelin a su admirablement retrouver à notre époque.
Depuis le prophète Sophonie, le vocabulaire de la pauvreté a
connu une transposition spirituelle qui a servi à exprimer
l’attitude du croyant qui se perçoit, au plus profond de
lui-même, comme « mendiant de Dieu ». Tout au long de
l’histoire biblique, on peut découvrir ainsi une véritable
lignée mystique, où émergent anonymement des psalmistes,
des prophètes comme Jérémie et l’auteur des Poèmes du Serviteur,
des grands écrivains comme l’auteur du livre de Job,
ainsi que les saints personnages des Evangiles de l’Enfance
(notamment, la Vierge Marie et saint Joseph). « La pauvreté
ainsi entendue est une nuance de la foi, abandonnée, confiante
et joyeuse, elle est proche de l’humilité, elle se résume en une
attitude d’attente religieuse ». A. Gelin ajoute immédiatement :
« La Béatitude des pauvres, dans saint Matthieu, vise cette
disposition fondamentale. Son énoncé se prolonge par la critique
du pharisaïsme si centrale dans l’Evangile et par la parabole
des enfants qui est comme l’antithèse de cette critique ».
Il est donc
capital d’approfondir le sens de ce grand courant spirituel.
La description d’A. Gelin est insurpassable : « Il est un mot,
explique-t-il, qui exprime directement cette attitude d’âme :
anaw est le titre privilégié de celui qui « ne fait pas
le malin » avec Dieu ; la vertu correspondante, l’anawah
sonne comme humilité. Mais ces termes sont difficiles à traduire
d’un mot, comme il arrive pour les expériences spirituelles trop
riches : ainsi de la « foi » paulinienne… Ils ont une aura… Le
traducteur grec du psautier a senti qu’ici il abordait un
terrain nouveau : il a utilisé les mots praüs, doux, clément,
apaisé, et praütès, douceur, bienveillance, qui avaient, dans
l’usage, une résonance noble. A le faire, il semble avoir
simplement explicité une nuance originelle d’anaw :
l’homme qui se tient devant Yahvé, « tremblant à sa
parole », obéissant à ses ordres, accueillant ses dons,
déconcerté certes sous ses coups, conscient d’être pêcheur et
fragile, mais sûr aussi de faire partie de la « race de ses
enfants », cet homme inclinera peu à peu – par une sorte de
logique vitale – vers un apaisement intérieur et vers une forme
de patience et même de compréhension fraternelle. Ce type
religieux, le christianisme seul le réalisera parfaitement, mais
il est présent dès l’Ancienne Alliance. »
De ce
« rosier » planté en plein cœur d’Israël et se nourrissant des
plus hautes valeurs religieuses de tout un peuple naîtra un jour
une « fleur » incomparable. Et c’est elle qui donnera
naissance au Maître « doux et humble de cœur ». C’est ce qui
fait que Jésus en son humanité est l’héritier et le couronnement
suprême de ce grand courant spirituel. Comment résister au
plaisir de citer de nouveau A. Gelin ? « De ces piétistes
anonymes, nous entendons les prières et les aspirations se
succéder dans l’histoire. Un jour, elles se concentreront toutes
en Marie, vrai point de passage entre l’Ancienne et la Nouvelle
Alliance. Marie sera l’écho instantané d’une longue chaîne
d’orants ; elle prendra en son âme toute leur puissance
d’accueil au Dieu qui vient ; elle résumera cette immense
attente qui est la dimension spirituelle d’Israël qui va enfin
engendrer le Christ. L’Eglise des Pauvres, en son immense
symphonie priante, préludait au Magnificat… Et chacun des
Anawim, membre de ce vrai Israël, la préparait et
l’annonçait… Oui, c’est à Nazareth que le Sauveur, à la vue de
sa Mère et à sa voix, a aimé ces anawim qu’il devait, un
jour, déclarer ses disciples. »
Ce
nécessaire rattachement de la première Béatitude de saint
Matthieu au grand courant spirituel des Pauvres de Dieu permet à
A. Gelin de parvenir à la conclusion suivante : « La pauvreté
évangélique, en sa profondeur dernière, est un « désistement
radical » (Régamey), une humilité totale, et en conséquence, une
confiance éperdue devant Dieu. C’est la disposition essentielle
que la Bible, en ses meilleures pages, a obscurément dégagée,
celle qui confère à la lignée mystique d’Israël sa grandeur,
celle qui fut vécue par Marie et enfin valorisée par Jésus, l’anaw
qui magnifie « les pauvres d’âme ».
Telle sera aussi notre conclusion.
Nous verrons
que quatre termes s’éclaireront l’un par l’autre dans ce
portrait d’ « une âme de pauvre » que nous tenterons
d’esquisser : Dépossession, Vérité, Amour et Accomplissement.
Nous aboutirons ainsi à une revalorisation de l’humilité.
Dépossession :
détachement de soi, de son attachement aux biens matériels, de
son égoïsme pour s’ouvrir en profondeur à Dieu et au prochain.
Vérité :
Vérité de notre condition humaine, de notre péché, de nos
limites, de notre besoin de Dieu et du prochain.
Amour :
Amour de Dieu et du prochain comme dépassement fondamental de
notre vie humaine et chrétienne et qui est générateur de la
pauvreté spirituelle, l’humilité.
Accomplissement :
par l’amour charité et l’attachement aux valeurs humaines et
chrétiennes authentiques.
La pauvreté
spirituelle apparaît ainsi comme un dépassement remarquablement
créateur.
Dans mon
livre, je présente comme modèles de la pratique de cette
Béatitude :
. des
Saints : Sainte Thérèse d’Avila, Saint François d’Assise, Sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus.
mais aussi
Jean Cirette : un grand dirigeant industriel, qui voulut,
par esprit de pauvreté, devenir un simple ouvrier et simple
frère du Prado.
Son grand
mérite
est d’avoir vécu et pensé la pauvreté évangélique en plein cœur
de notre société industrielle avancée et dans ses problèmes
essentiels. Je le cite longuement dans mon livre.
Dans l’Evangile,
le modèle par excellence de l’humilité est Jésus Lui-même,
qui lave les pieds de ses disciples (Jn 13, 1-20) et qui nous
demande de l’imiter ; « comprenez-vous ce que Je vous ai fait ?
Vous m’appelez « le Maître et le Seigneur » et vous dîtes bien,
car Je le suis ». Si donc, « je vous ai lavé les pieds, vous
devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres ; car
c’est un exemple que je vous ai donné. Ce que j’ai fait pour
vous, faites-le vous aussi « (Jn, 13,14-15).
Le vrai
amour est humble, c’est-à-dire toujours prêt à se mettre au
service concret de ceux et de celles qu’il aime : un époux à
l’égard de son épouse (et vice-versa), des parents à l’égard de
leurs enfants.
C’est ce qui
autorise le P. Varillon de parler de l’humilité de Dieu et de
voir en Lui le modèle absolu de cette Béatitude, parce que
« Dieu est Amour ».
L’HUMILITE
de DIEU,
Paris, Centurion, 1974.
Voilà
pourquoi cette Béatitude est non seulement la première des
Béatitudes de Saint Matthieu, mais aussi la béatitude
fondamentale
qui éclaire toutes les autres et synthétise le Sermon sur la
Montagne.
Héritière du
plus beau courant spirituel de l’Ancien Testament, si
magnifiquement vécu par la Sainte Vierge et par Saint Joseph et
les autres saints personnages des Evangiles, elle est, en
définitive, la Béatitude de l’Amour vrai et concret de Dieu
et du prochain, qui est un Amour humble, comme le montre Jésus
dans la scène du lavement des pieds.
Tel est le
Grand Secret de la Béatitude qui proclame « Heureux ceux qui ont
une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux ». Le
vrai Bonheur est dans l’amour vrai de Dieu et du prochain :
durant notre existence terrestre et aussi dans « le Ciel ».
Si on essaie
vraiment de la vivre, on la découvre par soi-même.
CONCLUSION
En faisant
preuve d’inventivité,
comme Albert Tévoédjéré, nous verrons combien c’est épanouissant
–quoique exigeant – d’apprendre à vivre la Béatitude qui
proclame « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre ».
Conjuguer la
Béatitude qui proclame « Heureux ceux qui ont une âme de
pauvre » avec la parabole des talents.
Suivant
l’exemple de Jean Cirette et d’Albert Tévoedjéré.
Mais aussi
de Mère Teresa.
Mgr Coste |