Le Grand Secret de la Béatitude qui proclame

 « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre ».

par Mgr Coste

 
  • I – Préambule : le message de cette Béatitude dans l’ensemble du Message évangélique
  • II – Approche directe
  • III – Approche complémentaire

 

Back
Home
Next

 

 

__________________________________________________________________________

  

I – Préambule : le message de cette Béatitude dans l’ensemble du Message évangélique

 

 

Tout se tient dans l’Evangile. Pour en comprendre une phrase, il faut la situer dans l’ensemble qu’il constitue (c’est-à-dire le faisceau des 4 évangiles). Comme pour comprendre un organe du corps humain, tous les textes évangéliques s’éclairent mutuellement. Et, pour bien les comprendre, on a besoin de tout le Nouveau Testament et même de tout l’Ancien.

 

 

A - La Béatitude que nous étudions est la première des Béatitudes de Saint Matthieu, qui constituent ensemble le Porche lumineux du Sermon sur la Montagne (Mt 5-7). Toutes ensemble, elles en font un message de Bonne Nouvelle – de Joie, de vrai Bonheur – pour l’Eglise et pour l’Humanité.

Mais, en contre-coup, elles en reçoivent un éclairage fondamental qu’il ne peut s’agir d’un bonheur, comme en font rêver tant de magazines à la mode, mais d’un bonheur exigeant, qui doit prendre comme Exemple Suprême le Maître et le Dieu des Béatitudes : Jésus-Christ crucifié et ressuscité.

 

Tout de suite, je précise que le Sermon sur la Montagne concerne directement tous ceux et toutes celles qui veulent être de vrais disciples de Jésus-Christ. Donc, tous les chrétiens qui se veulent logiques avec leur foi. Tel est, certainement, le point de vue de l’évangéliste. « A la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent de Lui. Et prenant la parole, Il les enseignait (Mt I 2-2).

 

Je précise aussi que nous sommes appelés à vivre le Sermon sur la Montagne dans toutes les dimensions de notre vie en humanité : non seulement dans notre vie personnelle, familiale ou ecclésiale, mais aussi dans la vie collective : culture, politique, économie, rapports sociaux, écologie, environnement, développement. Comme l’ont très bien expliqué les évêques catholiques allemands dans leur lettre pastorale, « La Justice crée la Paix » (1983) : Pour les chrétiens, l’impératif des enseignements de Jésus est valable aux divers niveaux de la vie sociale et pas que dans les conséquences politiques. De l’esprit du Sermon sur la Montagne, qui est l’esprit de la fraternité prévenante, nous devons tirer des conséquences également pour la politique. Mais comment le faire et quelles conséquences en tirer ? La question est de savoir comment les exigences de Jésus découlant du Sermon sur la Montagne peuvent se traduire sur le plan social et politique ».

 

 

Le principe des dimensions sociales de la foi :

-          « Les dimensions sociales de la foi », Paris, Cerf. 2000

 

L’Evangile social :

-          « Les fondements théologiques de l’Evangile social », Paris, Cerf. 2002

 

 

B – Nous avons à nous rappeler, maintenant, qu’il y a dans l’Evangile (exactement dans Saint Luc) une autre version très différente des Béatitudes (6, 20-23), qui est suivie de « plaintes » à l’égard des riches : 6, 24-26.

 

« Heureux vous les pauvres, le Royaume des cieux est à vous… »

… « Mais malheureux, vous les riches, vous avez votre consolation ».

 

Le mot des « plaintes » : « Malheureux »

Et non « Malédiction ».

 

Il faut tenir compte aussi de cette version des Béatitudes, qui est, semble-t-il, plus proche du Message fondateur

J’ajoute que dans les versets suivants de Saint Luc, on trouve des textes parallèles à certains textes du Sermon sur la Montagne : Lc 6, 27-49. C’est ce qu’on appelle le Discours dans la Plaine (6,17).

 

 

C – Il faut aller plus loin encore dans la recherche. J’ai parlé, il y a un instant, d’un message fondateur concernant les Béatitudes, qui serait leur première formulation par Jésus Lui-même.

 

                        ………………………Dom J. Dupont, Les Béatitudes (3 volumes)

 

Il l’a reconstitué avec beaucoup de vraisemblance :

La première Béatitude serait alors : « Bienheureux les pauvres, parce que le Royaume des Cieux est à eux ». ( AIB, p. 343)

 

Le message fondateur révèle à la fois :

Un temps de grâce pour les détresses humaines,

Le privilège des pêcheurs,

Le moment décisif de l’histoire du Salut,

Le visage de tendresse de Jésus et de Dieu Lui-même,

La prise de parti en faveur des pauvres et l’appel qu’Il nous adresse de prendre aussi parti pour eux.

 

Tandis que Saint Luc parle le langage de la Croix. Il s’adresse à une Eglise pauvre et persécutée. Il présente la Croix comme trame quotidienne de l’existence chrétienne. Et il dénonce l’argent trompeur, qui, à ses yeux, fait le malheur des riches. Il préconise le renoncement évangélique, le partage et la solidarité. Ainsi que l’économie d’un monde fraternel.

 

Tel est le cadre très large dans lequel il faut étudier les Béatitudes de Saint Matthieu, et notamment celle dont nous allons nous occuper spécialement.

 

Telle est la démarche que j’ai accomplie pour aider mes lecteurs dans le Grand Secret des Béatitudes.

 

 

D - Ultime précision

 

Comment découvrir le grand secret d’une Béatitude ?

 

2 conditions :

 

1)      l’étude : on ne peut pas découvrir tout seul la vraie signification d’une Béatitude ;

 

2)      Sa mise en pratique :

« C’est en forgeant qu’on devient forgeron »

 

 

 

II – Approche directe

 

 

Comment traduire la première Béatitude ?

« Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux » (Mat. 13)

« Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, le Royaume des cieux est à eux »

« Heureux ceux qui ont une ême de pauvre, parce que le Royaume des cieux est à eux »

 

Littéralement « Pauvre en esprit »

Mon choix. Vous le connaissez.

 

Mais qu’est-ce que cela veut dire, « avoir une âme de pauvre »

 

L’Interprétation des Père de l’Eglise : 3 courants principaux

 

- le premier : le moins représenté : appel à la pauvreté matérielle ;

- le second : le détachement intérieur ;

- le troisième : requête fondamentale d’humilité.

 

Saint Grégoire de Nysse propose une conception englobante de la pauvreté, tout en mettant l’accent sur l’humilité.

 

L’exégèse récente et contemporaine est loin d’être unanime :

 

1.      les hommes et les femmes souffrant d’une pauvreté matérielle, mais avec une dimension spirituelle

2.      les « pauvres en esprit » seraient ceux que les pharisiens appelaient avec mépris « le peuple du pays »

3.      Le détachement intérieur

4.      L’humilité

 

 

Il n’y a pas de doute que l’évangéliste l’ait voulu un ardent promoteur de l’humilité, dont Jésus est l’Exemple suprême.

La piste de l’humilité est certainement une bonne piste, mais il faut l’élargir et l’approfondir.

 

 

Pour voir clair, il faut découvrir que Jésus en Saint Matthieu se rattache au plus beau courant spirituel de l’Ancien Testament, qu’on appelle le courant spirituel des Pauvres de Dieu (Pauvres de Yahvé).

 

Nous voici certainement parvenus au cœur de la compréhension de la première Béatitude de saint Matthieu. Mais devons-nous arrêter immédiatement notre démarche de théologie biblique ? Nous ne le pensons pas. Si l’évangéliste avait voulu seulement formuler une Béatitude de l’humilité , n’aurait-il pas, en pensant à ce qu’il allait dire du Maître (11,29), simplement écrit : « Heureux les humbles de cœur » ? Il savait parfaitement trouver le mot adéquat. S’il a préféré parler, en cet endroit, des « pauvres en esprit », c’est qu’il voulait exprimer des nuances de pensée qu’il ne trouvait pas dans le vocabulaire de l’humilité.

 

C’est qu’il voulait se rattacher explicitement à ce courant vétéro-testamentaire des Pauvres de Dieu (Yahvé) qu’un Albert Gelin a su admirablement retrouver à notre époque. Depuis le prophète Sophonie, le vocabulaire de la pauvreté a connu une transposition spirituelle qui a servi à exprimer l’attitude du croyant qui se perçoit, au plus profond de lui-même, comme « mendiant de Dieu ». Tout au long de l’histoire biblique, on peut découvrir ainsi une véritable lignée mystique, où émergent anonymement des psalmistes, des prophètes comme Jérémie et l’auteur des Poèmes du Serviteur, des grands écrivains comme l’auteur du livre de Job, ainsi que les saints personnages des Evangiles de l’Enfance (notamment, la Vierge Marie et saint Joseph). « La pauvreté ainsi entendue est une nuance de la foi, abandonnée, confiante et joyeuse, elle est proche de l’humilité, elle se résume en une attitude d’attente religieuse ». A. Gelin ajoute immédiatement : « La Béatitude des pauvres, dans saint Matthieu, vise cette disposition fondamentale. Son énoncé se prolonge par la critique du pharisaïsme si centrale dans l’Evangile et par la parabole des enfants qui est comme l’antithèse de cette critique ».

 

Il est donc capital d’approfondir le sens de ce grand courant spirituel. La description d’A. Gelin est insurpassable : «  Il est un mot, explique-t-il, qui exprime directement cette attitude d’âme : anaw est le titre privilégié de celui qui « ne fait pas le malin » avec Dieu ; la vertu correspondante, l’anawah sonne comme humilité. Mais ces termes sont difficiles à traduire d’un mot, comme il arrive pour les expériences spirituelles trop riches : ainsi de la « foi » paulinienne… Ils ont une aura… Le traducteur grec du psautier a senti qu’ici il abordait un terrain nouveau : il a utilisé les mots praüs, doux, clément, apaisé, et praütès, douceur, bienveillance, qui avaient, dans l’usage, une résonance noble. A le faire, il semble avoir simplement explicité une nuance originelle d’anaw : l’homme qui se tient devant Yahvé, « tremblant à sa parole », obéissant à ses ordres, accueillant ses dons, déconcerté certes sous ses coups, conscient d’être pêcheur et fragile, mais sûr aussi de faire partie de la « race de ses enfants », cet homme inclinera peu à peu – par une sorte de logique vitale – vers un apaisement intérieur et vers une forme de patience et même de compréhension fraternelle. Ce type religieux, le christianisme seul le réalisera parfaitement, mais il est présent dès l’Ancienne Alliance. »

De ce « rosier » planté en plein cœur d’Israël et se nourrissant des plus hautes valeurs religieuses de tout un peuple naîtra un jour une « fleur » incomparable. Et c’est elle qui donnera naissance au Maître « doux et humble de cœur ». C’est ce qui fait que Jésus en son humanité est l’héritier et le couronnement suprême de ce grand courant spirituel. Comment résister au plaisir de citer de nouveau A. Gelin ? « De ces piétistes anonymes, nous entendons les prières et les aspirations se succéder dans l’histoire. Un jour, elles se concentreront toutes en Marie, vrai point de passage entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance. Marie sera l’écho instantané d’une longue chaîne d’orants ; elle prendra en son âme toute leur puissance d’accueil au Dieu qui vient ; elle résumera cette immense attente qui est la dimension spirituelle d’Israël qui va enfin engendrer le Christ. L’Eglise des Pauvres, en son immense symphonie priante, préludait au Magnificat… Et chacun des Anawim, membre de ce vrai Israël, la préparait et l’annonçait… Oui, c’est à Nazareth que le Sauveur, à la vue de sa Mère et à sa voix, a aimé ces anawim qu’il devait, un jour, déclarer ses disciples. »

 

Ce nécessaire rattachement de la première Béatitude de saint Matthieu au grand courant spirituel des Pauvres de Dieu permet à A. Gelin de parvenir à la conclusion suivante : « La pauvreté évangélique, en sa profondeur dernière, est un « désistement radical » (Régamey), une humilité totale, et en conséquence, une confiance éperdue devant Dieu. C’est la disposition essentielle que la Bible, en ses meilleures pages, a obscurément dégagée, celle qui confère à la lignée mystique d’Israël sa grandeur, celle qui fut vécue par Marie et enfin valorisée par Jésus, l’anaw qui magnifie « les pauvres d’âme ».

 

Telle sera aussi notre conclusion.

 

Nous verrons que quatre termes s’éclaireront l’un par l’autre dans ce portrait d’ « une âme de pauvre » que nous tenterons d’esquisser : Dépossession, Vérité, Amour et Accomplissement. Nous aboutirons ainsi à une revalorisation de l’humilité.

 

Dépossession : détachement de soi, de son attachement aux biens matériels, de son égoïsme pour s’ouvrir en profondeur à Dieu et au prochain.

 

Vérité : Vérité de notre condition humaine, de notre péché, de nos limites, de notre besoin de Dieu et du prochain.

 

Amour : Amour de Dieu et du prochain comme dépassement fondamental de notre vie humaine et chrétienne et qui est générateur de la pauvreté spirituelle, l’humilité.

 

Accomplissement : par l’amour charité et l’attachement aux valeurs humaines et chrétiennes authentiques.

 

La pauvreté spirituelle apparaît ainsi comme un dépassement remarquablement créateur.

 

Dans mon livre, je présente comme modèles de la pratique de cette Béatitude :

 

. des Saints : Sainte Thérèse d’Avila, Saint François d’Assise, Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.

 

mais aussi Jean Cirette : un grand dirigeant industriel, qui voulut, par esprit de pauvreté, devenir un simple ouvrier et simple frère du Prado.

Son grand mérite est d’avoir vécu et pensé la pauvreté évangélique en plein cœur de notre société industrielle avancée et dans ses problèmes essentiels. Je le cite longuement dans mon livre.

 

Dans l’Evangile, le modèle par excellence de l’humilité est Jésus Lui-même, qui lave les pieds de ses disciples (Jn 13, 1-20) et qui nous demande de l’imiter ; « comprenez-vous ce que Je vous ai fait ? Vous m’appelez « le Maître et le Seigneur » et vous dîtes bien, car Je le suis ». Si donc, « je vous ai lavé les pieds, vous devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné. Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi « (Jn, 13,14-15).

 

Le vrai amour est humble, c’est-à-dire toujours prêt à se mettre au service concret de ceux et de celles qu’il aime : un époux à l’égard de son épouse (et vice-versa), des parents à l’égard de leurs enfants.

 

C’est ce qui autorise le P. Varillon de parler de l’humilité de Dieu et de voir en Lui le modèle absolu de cette Béatitude, parce que « Dieu est Amour ».

L’HUMILITE de DIEU, Paris, Centurion, 1974.

 

 

Voilà pourquoi cette Béatitude est non seulement la première des Béatitudes de Saint Matthieu, mais aussi la béatitude fondamentale qui éclaire toutes les autres et synthétise le Sermon sur la Montagne.

Héritière du plus beau courant spirituel de l’Ancien Testament, si magnifiquement vécu par la Sainte Vierge et par Saint Joseph et les autres saints personnages des Evangiles, elle est, en définitive, la Béatitude de l’Amour vrai et concret de Dieu et du prochain, qui est un Amour humble, comme le montre Jésus dans la scène du lavement des pieds.

 

Tel est le Grand Secret de la Béatitude qui proclame « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux ». Le vrai Bonheur est dans l’amour vrai de Dieu et du prochain : durant notre existence terrestre et aussi dans « le Ciel ».

 

Si on essaie vraiment de la vivre, on la découvre par soi-même.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

En faisant preuve d’inventivité, comme Albert Tévoédjéré, nous verrons combien c’est épanouissant –quoique exigeant – d’apprendre à vivre la Béatitude qui proclame « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre ».

 

Conjuguer la Béatitude qui proclame « Heureux ceux qui ont une âme de pauvre » avec la parabole des talents.

 

Suivant l’exemple de Jean Cirette et d’Albert Tévoedjéré.

 

Mais aussi de Mère Teresa.

 

 

Mgr Coste

 

Back ] Home ] Next ]        Contact