Présence & Témoignage

Les âges de la vie

par le Père Emmanuel Dumont

    

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Les étapes de la vie adulte correspondent à autant d’âges. Il est bon de réfléchir à ce que chacun a de spécifique. « Il y a un temps pour tout », dit le Sage (Ecclésiaste/Qohélet 3), « un temps pour enfanter et un temps pour mourir ». Et l’on peut dire que chaque étape sur le chemin de la vie adulte est l’occasion d’une croissance en humanité, dans la mesure où elle est acceptée et vécue en Dieu selon les grâces propres à chaque âge et à chacun. C’est ce que dit le Psaume 92 (13-14) : « le juste grandira comme un palmier, il poussera comme un cèdre du Liban ; planté dans les parvis de la maison du Seigneur, il grandira dans la maison de notre Dieu ». Selon les circonstances et leur histoire précédente, les âges réels seront variables, l’un ou l’autre auront des développements différents ; il ne faut pas se comparer. Le palmier pousse très lentement, mais il va monter très haut. Le cèdre avec l’âge va plutôt s’élargir. En outre, chaque âge a son passage, son aspect critique. A chaque étape, on a le choix de d’avancer ou de stagner et même de régresser ; bref, à chaque grande période évoquée ici correspondent des enjeux et des défis. Nous évoquerons ici trois moments : l’entrée dans la vie adulte ; la crise du milieu de la vie ; la vieillesse. Pour chacun, je ferai un exposé, puis nous entendrons un ou deux témoignages ; je reprendrai la parole pour exprimer les questions que l’on peut se poser en relisant ce moment de sa vie, afin de le présenter à Dieu dans le dialogue avec un accompagnateur spirituel ou la confession ; et puis vous pourrez donner vos réactions, questions et observations.

A. L’entrée dans l’âge adulte

C’est entre 20 et 40 ans, une période d’installation dans un état de vie (célibataire hors du domicile parental, mariage, vie consacrée ou préparation au sacerdoce. Dans le film Lost in translation vu vendredi soir, Charlotte est bien représentative des opportunités et des incertitudes de cet âge : jeune mariée sans enfants qui vient de finir ses études de philosophie et se cherche une voie professionnelle dans la création littéraire ou artistique. Au jeune adulte il revient de donner une première réponse décisive aux questions sur que l’on peut avoir sur son identité ou le sens de sa vie et de définir son projet personnel. Si on a été sécurisé dans l’enfance, ça ira mieux. Sinon, il y a un risque de dépression, de dérives dans les fuites. L’enjeu central de l’âge adulte, c’est en effet de mettre en œuvre une capacité à s’assumer, en tant que personne libre en relation. Ce qui met chacun en face d’au moins trois grands défis dont la résolution marque la fin de l’adolescence.

1) Le premier défi est celui de l’amour, aux trois sens du terme que l’on distinguera mieux, tout en sachant les unir : - l’amour de désir qui a chez l’homme une composante pulsionnelle (l’éros) que nous aurons appris à organiser et socialiser, en assumant notre identité sexuelle dans la rencontre avec l’autre sexe ; - l’amitié (la philia) : l’aptitude à créer des liens, à s’apprivoiser (comme dit le renard au Petit Prince) et à vivre l’intimité avec les autres, c’est-à-dire le partage du cœur et de l’esprit, dans des relations stables de support mutuel, dans la confiance et la réciprocité (en couple, mais aussi bien en amitié sociale ou dans d’autres formes de nuptialité : célibat pour le royaume, sacerdoce). Cette intimité bien comprise nous permet de mieux découvrir qui nous sommes et de nous affirmer avec justesse. Cela implique d’assumer notre solitude, qui est l’autre face de l’intimité, à travers une vie intérieure que l’on cultive. Spirituellement, c’est le moyen indispensable pour se disposer à se décentrer de soi dans la foi et l’espérance, et à vivre de l’amour au 3ème sens du terme, - l’amour de qualité divine (l’agapè) avec un cœur ouvert, qui est vulnérable, donne et pardonne ; l’amour qui reste fidèle quoi qu’il en coûte, qui ne calcule pas, « inconditionnel », dont le Christ nous donne l’exemple et qu’il nous permet de vivre en lui par le don de la charité (cf 1Co 13). Benoit XVI a montré dans son encyclique « Dieu est amour », qu’en réalité, tous ces registres ne s’opposent pas mais sont faits pour être intégrés par le haut, quel que soit notre état de vie, moyennant justement une croissance du cœur, une maturation qui ne peut faire l’économie de renoncements, de purifications et de guérisons.

2) Le second défi de l’âge adulte, c’est la responsabilisation. « La vraie maturité humaine vient quand il y a engagement et responsabilité pris par rapport à des personnes, un engagement qui lie, qui va former et ouvrir le cœur et l’esprit » (J. Vanier, TPHS 125) : le plus souvent c’est le lien de l’homme et de la femme dans la famille, mais aussi la vie en communauté (et déjà en colocation), ou une vocation religieuse ou sacerdotale, ou encore les choix professionnels dont certains qui s’apparentent à une vocation (dans le social, le médical, l’associatif, l’humanitaire…). Il s’agit de développer sa capacité à répondre aux besoins de ceux envers qui on s’est engagé ; l’adulte, c’est celui qui a du répondant.

3) Le troisième défi est celui de la fécondité. A travers cet engagement dont il mesure les risques et les exigences, l’adulte découvre une nouvelle liberté et la joie de donner la vie. Cette fécondité est différente de la simple productivité ou même de la créativité, car elle est en vue d’une personne, elle s’ouvre à la communion. Elle ne naît pas d’une volonté de se prouver, mais d’une réelle sollicitude : encore faut-il passer de l’obsession de la réussite pour soi au souci de la croissance des autres, en particulier de la génération suivante (« générativité », Erik H. Erikson). Tout homme est appelé à être tour à tour : fils, époux et père ; toute femme, à être : fille, épouse et mère (comme la Vierge Marie). Ce qui se joue ici, c’est la capacité d’exercer une paternité ou une maternité, dans sa dimension spirituelle du moins, ce qui implique l’exercice d’une certaine autorité elle-même responsabilisante car le propre de l’autorité juste, c’est de faire grandir, ou au moins de porter le souci de la croissance d’autrui. . Une telle sollicitude féconde se vit idéalement sous le regard de Celui d’où provient toute paternité, et avec les ressources procurées par notre Sainte Mère l’Eglise. C’est la fécondité, visible ou invisible, de l’intercession dans notre prière, qui est union intime à Dieu. Cf. Abraham (devenu Père d’une multitude de croyants par son propre acte de foi et d’espérance) ; Thérèse qui, devenue adulte, se consacre à l’adoption d’enfants malheureux, à la conversion des pécheurs (cf le meurtrier Pranzini), puis à l’éducation des novices au Carmel. Notez que cette triple maturité (amour, engagement, fécondité) ne tient pas aux années ; elle peut être précoce (la petite Thérèse bascule à 14ans de l’égocentrisme à l’altruisme avec la grâce de Noël 1886) ; elle peut se faire attendre, même indéfiniment. Surtout dans notre monde « adulescent ». Elle implique des choix, de la fidélité, de la persévérance.

Questions pour une révision de vie et intentions pour une prière Comment ai-je fait face à ces trois défis ? Qu’est-ce qui m’a empêché de bien les relever ? Quelles circonstances m’ont accablé ? Quel tour m’ont joué les blessures du passé ? Dans mon travail, j’ai pu être marqué par l’injustice, le harcèlement, un échec, la perte de mon emploi et un long chômage ; ou m’y être surinvesti pour oublier d’autres problèmes. Je porte peut-être la souffrance d’un célibat non-choisi ni consenti qui s’éternise, de fiançailles rompues ou celle d’un couple en difficulté. « Seigneur, je te présente toutes les blessures subies dans ma vie relationnelle et professionnelle, et les réactions que j’ai eues. Si je suis resté(e) dans des dispositions qui m’ont empêché de m’engager pour de bon, je te présente mon être qui a eu du mal à se donner vraiment, et donc à produire du fruit selon sa vocation. Si j’ai fui la vie intérieure et la construction de relations intimes justes avec les autres, je te remets ces années d’activisme et d’affirmation de moi volontariste et finalement égocentrique ; ma quête de jouissance et de domination, ou d’un accomplissement de mon potentiel personnel hors de Toi, qui m’a fait peut être tourner en rond, manquer de générosité et même faire du mal aux autres. Je te rends grâce aussi pour tout ce qui a été accompli et pour ta présence fidèle à mes côtés. »

B. La crise du milieu de la vie (CMV)

La maturité n’est pas un long fleuve tranquille, elle oblige à traverser des eaux tumultueuses. Pareille crise du sens de notre vie peut surgir à tout moment, en particulier à certaines périodes de transition (changement de travail, chômage, problèmes avec un enfant ou départ des enfants, décès d’un être cher), mais elle a plus de chance de survenir quand nous prenons conscience d’être arrivés sur la ligne de crête de notre vie, à son midi, lorsque nous approchons l’âge médian entre la naissance et la mort (40-50 ans). Dans Lost in translation, c’est la situation de Bob, acteur déjà un peu sur le retour, insatisfait de sa vie professionnelle, peu heureux dans sa vie de couple, à distance de ses enfants… Il s’agit d’une véritable crise existentielle. En entrant dans la vie adulte, la personne s’est engagée dans la vie professionnelle et familiale sans se poser trop de questions ; elle a été portée par son appétit de vivre, son projet et par la dynamique de sa profession, de sa famille ou de ses engagements culturels et religieux. Maintenant, elle prend conscience qu’elle n’a pas complètement réalisé l’idéal visé. Elle perd ses illusions. Face aux imperfections, aux échecs, ou aux simples limites des rôles qu’elle a pu jouer (à la maison, au travail, au club, à la paroisse, dans la communauté…) ; face au poids des responsabilités et à l’usure du temps, elle est amenée à douter d’elle-même. Elle se pose des questions sur les valeurs initiales ; elle peut les remettre en doute radicalement. L’environnement professionnel a évolué et l’on a pu connaître des périodes sans emploi ; on n’a pas pu concrétiser son désir de fonder une famille ; ou bien les enfants quittent la maison ; la ménopause s’annonce…. Face à ces deuils et à la finitude, la question du sens de la vie se pose à nouveau de manière angoissante. On se sent fragile ; et de fait, on est vulnérable à toutes sortes de fantasmes, de fuites et de démissions : on compense par la nourriture ou la boisson ; on cherche à contrôler l’avenir en se raccrochant à la divination (astrologie, voyance…) qui blesse la foi chrétienne ; on se rassure comme on peut sur sa jeunesse et sa capacité de séduire et on s’imagine pouvoir recommencer sa vie ; c’est l’époque des liaisons amoureuses adultères qui peuvent aller jusqu’à l’abandon de la famille déjà fondée (on sent bien qu’il y a cette tentation dans la relation entre Bob et Charlotte). Le défi est d’accepter ces limites, et de s’adapter aux conditions nouvelles de sa vie. Cette crise existentielle a une dimension spirituelle qui nécessite un discernement, un accompagnement et une orientation de la personne dans son cheminement. Cela requiert une décision de se cramponner à Dieu dans l’obscurité. C’est une opportunité pour grandir dans la confiance en acceptant de nous aimer nous-mêmes et les autres avec nos manques et nos pauvretés, nos échecs peut-être, sous le regard aimant du Seigneur. Perdant nos repères et nos sécurités habituels, nous devons lâcher prise un peu plus, d’offrir la part de souffrance qui accompagne la crise, tout en saisissant l’occasion de refonder notre vie sur l’appel de Dieu pour nous. Il s’agit peut-être de trouver un nouvel équilibre entre le souci de soi et le don aux autres ; il conviendra de re-choisir le Seigneur, son conjoint, ses autres engagements ; de redécouvrir quelle est notre mission propre. Ce peut être le temps d’un second appel à l’intérieur du premier (voir P. de Foucauld, Mère Teresa, Sr Emmanuelle du Caire), d’une nouvelle orientation professionnelle, d’un investissement dans des études ou un domaine artistique inédits …

Questions : où en suis-je de cette remise en cause ? comment ai-je réagi à cette déstabilisation chez moi ou chez mes proches ? Prière : « Seigneur, nous te remercions pour la croissance que nous avons déjà vécue et nous te remettons tout ce qui en nous se refuse encore à grandir, toutes nos blessures d’enfant peut-être mal aimé, nos fixations d’adolescent attardé, nos manques de force personnelle, d’attention aux autres ou d’intériorité. Nous te confions nos désirs de purifier nos intentions, d’améliorer notre comportement, de faire un meilleur usage de toutes nos capacités à ton service ».

C. La vieillesse et la fin de vie

Nous arrivons à la dernière étape. En fait, il faut y distinguer au moins deux temps : le troisième âge, celui de la retraite active et plutôt heureuse ; puis le quatrième âge, où les incommodités réduisent de plus en plus la capacité d’autonomie.

1) Vient d’abord d’habitude le temps de la disponibilité et de l’achèvement, où l’on peut prendre enfin la liberté et le temps de réaliser ce qu’on avait gardé de côté ; le temps de se faire plaisir, de goûter les fruits de sa vie (voyages, pélerinages…) ; et de faire plaisir aux autres, en rendant de multiples services bénévoles auprès des enfants et petits-enfants, de la paroisse, des associations… Tant qu’il n’y a pas de gros problèmes de santé ou d’argent, la dominante est le don. Au-delà de l’état de santé ou des circonstances matérielles, la qualité de vie de la personne âgée va tenir à ce qui se passe dans sa tête : elle peut se sentir « comme élément passif d’un monde en excès de mouvement », de trop, déjà morte intérieurement, ou plutôt « sujet actif d’une période humainement et spirituellement féconde » de son existence, avec plus de liberté et « une mission à accomplir, une contribution à apporter » (JP II, 23 mars 1984). Avec aussi les charismes propres de cet âge : la gratuité et la disponibilité, la mémoire et le sens de l’histoire, l’expérience et l’interdépendance, la simplicité et la contemplation. « Vieillissant, il fructifie encore » (Ps 92,15) : Abraham et Sarah, Elizabeth et Zacharie, Siméon et Anne. Mais vu le manque d’activité professionnelle, les difficultés à vivre à nouveau face à face avec son conjoint ou la disparition de celui-ci ou des amis, le déclin des capacités, la perte du contrôle des personnes et des situations, l’ennui, il y a aussi à cet âge le risque de s’arrêter de donner, de sombrer dans la mesquinerie ou l’inquiétude, la démission ou le désespoir en refusant de vieillir. Le défi peut donc être de parvenir à une plus grande intégrité et unité personnelle, à une forme de sagesse supérieure, de sérénité qui fera aussi du bien à d’autres.

2) C’est un âge qui demeure souffrant, malgré les progrès médico-sociaux, d’autant plus qu’on s’avance dans la vieillesse et que l’on peut devenir de plus en plus dépendant des autres. Les handicaps et les restrictions d’autonomie peuvent être très douloureux à vivre pour qui s’est toujours débrouillé seul. Il convient de situer la vieillesse dans le dessein de Dieu qui est amour, « en la vivant comme une étape sur le chemin par lequel le Christ nous conduit à la maison du Père » (CPL, Dignité et mission des personnes âgées dans l’Eglise et le monde, 1998). En un sens, à travers la faiblesse acceptée, on va retrouver « ce qu’on avait perdu, enfant, en cherchant une identité de pouvoir et de succès » (J. Vanier, TPHS 144), à savoir la simplicité d’une petite vie dans la dépendance d’amour et la communion. Un autre défi est de faire le deuil pour tout ce qui n’a pas été fait, de pardonner et de se réconcilier autant que possible. Il s’agit de mettre de l’ordre dans notre affectivité si nécessaire, de s’adoucir, et dans les affaires matérielles, le temps de donner, de se libérer pour rejoindre le Père. Alors le grand âge peut se traduire par l’offrande de sa vie et l’acceptation à l’avance de sa mort. Dans ces dépouillements et ces affaiblissements du « moi », ces « désintéressements », commence le purgatoire, par l’union à l’agonie de Jésus, la participation à son sacrifice (cf onction des malades). Ce peut être l’âge de la profondeur dans la prière et l’exercice du sacerdoce chrétien (prêtre = « ancien »). Dans l’humilité, la patience et la pénitence qui font « compléter » dans sa chair et dans son cœur la passion du Christ pour l’Eglise et pour le monde (Col 1,24).} Ex. personnel de Jean Paul II. Dépouillement d’énergie, incapacitation, dépendance, humiliation, souffrance, sagesse. Avec un passage à préparer. La question : « Que dois-je faire avant de mourir ? ». Préparation à la naissance au ciel. Beaucoup refusent d’envisager la mort au départ ; impossible, d’où angoisse ou dépression du vieillard. Véritable deuil à faire de sa propre vie. Facilité par l’horizon de l’espérance chrétienne. Ultime Pâque. Bon de pouvoir se dire, exprimer ses craintes, ses espérances, pardonner et à se réconcilier avec soi-même, les autres, Dieu ; transmettre ce qui fait la richesse d’une vie ; dire au revoir, l’amour, l’action de grâces. Avoir une main à tenir, ne pas être seul au moment du passage. De même  que la première étape commence dès avant la naissance, la dernière continue après la mort, vu que Dieu nous porte dans son cœur dans une relation d’amour en éternelle croissance. Et que nous pouvons à travers lui être en communion avec ceux qui nous ont précédé sur l’autre rive. Ceux qui sont au purgatoire continuent leur guérison spirituelle. Questions : comment me situé-je par rapport aux défis de la vieillesse ? Prière : « Seigneur, aide-moi à bien vieillir ! ».

 

Bibliographie

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