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TALENTS : entre REVE et REALITE, entre NATURE et GRACEpar P. Emmanuel Dumont |
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Père Emmanuel DUMONT ; 29-30 avril 2007, Paray le Monial
Lecture et commentaire de Matthieu 25, 14-30, à deux niveaux : naturel et surnaturel
A. L’approche de la parabole des talents par deux professionnels du conseil
Voyons d’abord comment une coach, puis une consultante, toutes d’eux d’inspiration chrétienne, peuvent lire cette parabole.
Dans son livre, Un coach nommé Jésus (Interéditions, 2005, p. 203-211), Sophie Soria considère que le talent représente « la richesse intrinsèque de l’homme », « que nous possédons par nature » et que certains n’exploitent pas, par peur de l’échec ou résignation face à la vie et à nos rêves. Le maître est « une partie de nous-mêmes » ainsi que le feed-back que nous renvoie notre entourage. Ce qui lui semble éclairer la conclusion d’abord choquante du récit : la personne qui a confiance en elle et possède l’Amour, « attire une réaction positive de son entourage et va réussir », tandis que celle qui n’a pas confiance en son potentiel « se verra vivre l’échec et réduire par les autres à moins que rien ». Elle nous propose deux séries de questions : 1) Qu’est-ce qui a empêché le troisième serviteur de faire fructifier son unique talent ? - La peur de l’échec, due au manque de confiance en lui-même et d’estime de soi, liés à des « croyances limitantes » sur nous-mêmes - La culpabilité malsaine, qui nous interdit de réussir, parce que nous n’en aurions pas le droit (cela ferait de la peine à nos parents…, nous ne le méritons pas …). Ce sentiment de faute qui provient des blessures de l’enfance nous amène même à saboter notre vie. - Le regard négatif sur nos propres limites, qui nous donne des complexes, et nous fait croire que nous n’avons pas assez de ressources pour réussir comme les autres (« je n’ai reçu qu’un seul talent »), que nos imperfections sont rédhibitoires.
2) Que pouvons-nous faire pour ne pas ressembler au troisième serviteur ? - Réduire la peur de l’échec en faisant le deuil de ses échecs passés et en en tirant la leçon, tout en capitalisant sur ses succès - Trouver les moyens de dépasser ou de contourner nos limites - Voir et découvrir nos talents inexploités, imaginer comment les utiliser avec des stratégies gagnantes Le tout en recourant bien entendu à l’aide d’un coach personnel…
Cette approche a le mérite de signaler le rôle de l’image de l’autre et de soi dans notre capacité à agir. Nous devons nous demander en effet quel rôle joue l’imaginaire dans nos projets et nos entreprises. Positif ; négatif. ? Rêve ou cauchemard ? Le rêve lui-même peut être vécu comme invention ou comme évasion.
En quoi cette approche, intéressante à son niveau, pose-t-elle problème à un chrétien? Plusieurs questions surgissent à son sujet, comme à propos de la plupart des propositions de développement personnel ou professionnel : - Où est la transcendance ? - Y a-t-il du péché ? - De quel salut s’agit-il ? - Qui fait parvenir à la liberté ? - Quelle est l’orientation d’une telle vie « réussie »? - Quel est le rapport à l’Eglise ?
C’est ici que le parcours proposé par G.C., consultante, peut nous permettre d’intégrer des éléments de réalisme humain tout en ouvrant la porte à une approche honorant mieux la dynamique de la grâce divine. Elle nous propose de délimiter successivement : 1. Ce que je sais faire ; 2. ce que je voudrais faire ; 3. ce qu’il est réaliste de faire.
1) La cartographie de mes talents - CE QUE JE SAIS FAIRE « L’objectif de cette démarche est de définir, en vérité, ce que j’ai bien fait, moins bien fait, dans quoi j’ai obtenu les meilleurs résultats et ainsi de cartographier les aptitudes qui me sont reconnues. Il n’est pas si aisé de faire « ce bilan de talents », sans verser dans le manque d’objectivité (que l’on pêche par optimisme, pessimisme ou simplement manque de recul !). » En d’autres termes, on peut tomber d’abord dans la présomption, et à ce titre je peux donner un exemple personnel : jeune coopérant arrivant aux Etats-Unis, j’appréciais la liturgie haute en couleurs d’une messe célébrée le dimanche soir à l’université jésuite de Georgetown, à Washington ; pour mieux en profiter et m’intégrer à un groupe sympathique, j’ai demandé à chanter avec eux ; ils m’ont accueilli cordialement et j’ai pris ma place parmi les basses, en essayant de chanter au plus juste mais en ayant quelque difficulté à traduire la partition et à ne pas me laisser entraîner par les autres voix ; j’aimais chanter mais je ne savais pas chanter et les répétitions n’amélioraient la situation qu’à la marge ; quelques mois après, le chef de chœur proposa une audition générale et dus me rendre à l’évidence que j’avais bien du mal à exécuter un simple air en solo ; généreusement, on me proposa de m’occuper plutôt de la sono ; là, je ne fis pas de fausse note : j’avais présumé de mon talent vocal. On peut aussi pécher par mésestime de soi, jusqu’à ce que certaines circonstances ou le regard positif des autres nous fassent réviser notre jugement.
« L’un des moyens de procéder peut consister à balayer tant sa vie professionnelle que personnelle (loisirs, famille etc …) sous le regard du Seigneur et avec une aide extérieure bienfaisante.
L’analyse professionnelle pourra se faire via : . - la synthèse de mes expériences professionnelles . - mes évaluations professionnelles ou assimilées . - le retour des « autres » à la question : « Qu’est ce que je fais bien ? Moins bien ? » , l’idéal étant que ce diagnostic s’opère de manière anonyme, formelle, représentative (panel suffisamment représentatif et selon les règles du « 360 ° » , évaluation par les personnes supérieures hiérarchiques, les pairs et les personnes encadrées hiérarchiquement) Tout ceci étant très théorique !
Le bilan personnel pourra couvrir par exemple : . - la synthèse de mes loisirs (les sports que je pratique, mon vécu paroissial, familial etc … m’ont amenée à développer telle ou telle autre aptitude) . - les aptitudes et qualités qui me sont reconnues par ma famille, mes amis, mon entourage
Cet exercice fait, et toujours dans l’objectif de réconcilier rêve et réalité, la seconde étape consiste à définir sans barrière, sans interdit ce que je souhaiterais faire.
3. L’identification de mes aspirations – CE QUE JE VOUDRAIS FAIRE.
Il est important, à ce stade, de faire ce travail non pas en terme de métiers, de projets etc… mais de rester à un niveau plus bas (contexte, activités, compétences etc…) en balayant mes loisirs, les milieux que je fréquente, mes valeurs, ma vie professionnelle, amicale, sociale etc… et ainsi de définir au plus juste mes aspirations.
Cela permettra de définir le contexte qui m’épanouit (le privé, le public, le bénévolat etc …), les domaines d’activités dans lesquels je me sens bien (en terme de culture, de valeurs etc…), les rythmes qui me conviennent mieux…
L’exercice sera d’autant plus profitable que : - je n’aurais pas bridé ma réflexion (« ça ne sera pas possible parce que je n’ai pas la formation, le temps etc…), - j’aurais pris conscience des « charges » que je porte (« Ma famille, mes parents seraient fiers si … aimeraient que … Il est important de … » ) et de mes attachements (l’argent, la reconnaissance, etc…) - j’y aurais intégré: . mes préférences (le contexte qui m‘épanouit c’est … , je suis bien lorsque … ) . mon système de valeurs (l’effort, la famille, la coopération, le service) ex : la vie mondaine et citadine ou la vie paisible à la campagne ? La spéculation financière ou l’humanitaire ??? . mes priorités actuelles (mon accomplissement professionnel – ma carrière, la reconnaissance etc … – mon accomplissement personnel - ma famille, ma foi, mes loisirs -)
Enfin la dernière étape consiste à déterminer l’intersection entre mes talents, mes aspirations et « le marché » afin de réconcilier rêve et réalité.
4. La définition et la validation d’un projet professionnel – CE QU’IL EST REALISTE DE FAIRE
Ce travail opéré, il devient possible de décliner cette « intersection » en projet professionnel ou personnel ou associatif ou ecclésial…, dont la justesse sera à vérifier dans la prière. Le projet ainsi défini pourra être validé avec mon entourage, son adéquation avec mon contexte familial, social etc … vérifiée.
Nouer des contacts avec les intervenants du secteur cible pourra aussi avec profit permettre de le valider ou au contraire de l’invalider, de l’amender et ainsi de le construire de manière itérative en le confrontant à la réalité.
Parmi les écueils à éviter dans cette traversée, Gaëlle Corbon cite :
- Nos manques de confiance (la surestimation des obstacles … et le manque de confiance dans le Seigneur). D’où l’importance de mettre en œuvre, dans la confiance, ce projet défini dans le discernement.
- Nos manques de lucidité (nos pauvretés : orgueil, dévalorisation etc …)
- Nos blessures (notre histoire, nos charges etc …)
- Nos manques de fidélité.
Et elle propose comme solutions : la prière, le sacrement de réconciliation…
B. Retour à la parole de Dieu : de la psychologie à la théologie du talent ; de la nature à la grâce
Notons d’abord que la parabole des talents est située en Matthieu 25, 14-30 entre celle des Vierges folles et le Jugement dernier : « ça calme ! », comme on dit !
- Nous aurons des comptes à rendre à Dieu. Chaque talent est un prêté pour un rendu. Mais réellement donné. Ce n’est pas seulement « ton bien » (comme dit le 3ème serviteur), car il est partagé, destiné à la communion, occasion d’offrande, de sacrifice.
- Quelle est cette fortune que le Maître partage ? C’est la vie divine, la grâce créée, et distribuée selon notre mesure propre; et partant, ce qui est donné dans notre vocation particulière, à tel moment de notre vie…
- Le capital qui est confié par le maître est donc à recevoir avec reconnaissance (ne pas l’enterrer) et à faire fructifier en y investissant de notre côté toutes nos capacités (qui sont variables), afin de rendre gloire à Dieu (travailler pour lui et non pour nous-mêmes) et de mériter la récompense au moment des comptes.
Dans cette lecture théologique, le choix de l’attitude spirituelle apparaît crucial.
Il s’agit de combattre la défiance, la peur, le refus de servir et la paresse (un péché capital).
Pour cela il importe de sortir des contradictions du doutant, pour accueillir la vie, le don divin : Dieu nous offre, à nous qui sommes des vivants, ce qui est vivant et doit croître ; l’enfouir dans la terre comme ce qui est mort est absurde, parce que nous ne pouvons plus même alors le rendre à Dieu comme le don vivant qui a été confié. Aux serviteurs qui lui rapportent le don fructueux avec les fruits, il donne comme salaire une fécondité incalculable.
Avant tout, il convient de rencontrer personnellement le Maître, pour avoir confiance en sa bonté ; reconnaître le dépôt, le trouver bon, se l’approprier pour mieux s’en désapproprier ; s’employer à le rendre meilleur, ou lui laisser porter son fruit
L’enjeu est d’entrer dans la fécondité de Dieu. Dans sa patience (vs impatience). Comme serviteurs quelconques. Plutôt que d’« avoir les poches pleines de soi-même »: « vide tes poches » ! (Dom Lécuru)
Si je m’aime en Dieu, je vais chercher à obtenir la plus grande récompense à travers une sanctification (au-delà de la justification) poursuivie sans relâche.
Ce faisant, nous pourons entrer dans la joie de Dieu. La joie du don, du service, de l’offrande. Le piège est de préférer le don au donateur ; faire des idoles de ses talents ; dire qu’ils sont à nous, que nous n’avons pas besoin de Dieu pour les déployer. Le but de nos talents, c’est d’être des saints, d’adorer Dieu. Se le rappeler, autrement ils deviennent des obstacles, et pas un chemin.
L’appel à faire fructifier le don de Dieu, c’est la vocation par le Bon Pasteur qui est la Porte des brebis, leur ouvre le Chemin de la Vie en Vérité; le Christ nous conduit comme un berger vigilant et se sacrifiant pour nous faire entrer dans le Royaume de son Père. Quelle réponse à cet appel ?
En vivant une grâce de retournement (« la conversion qui fait entrer dans la vie » et qui se reçoit de Dieu, cf « qui étais-je moi, pour empêcher l’action de Dieu » Pierre en Ac 11,17), en profitant des dons de l’Esprit ; animé d’un saint désir (Ps 41, « mon âme a soif du Dieu vivant »), en capitalisant sur la capacité à prier, à servir, à s’offrir qui m’est octroyée gratuitement; en exerçant les charismes reçus.
Tel est le sens de l’appel à développer le talent personnel. Personne n’est irremplaçable et pourtant chacun est unique. « Celui qui entre par la porte, c’est lui le pasteur, le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. » (Jn 10)
La question est finalement de savoir comment faire pour trouver le chemin de sa réalisation et de sa mission, car la mission est source de croissance personnelle en relations. « Où pourrai-je le mieux aimer Dieu, servir les autres et être moi-même ? » Mon talent est-il ma mission ? (Jean Monbourquette) En tout cas, il ne se comprend chrétiennement que dans la croissance que je reçois dans le Corps du Christ.
« Le Christ pourvoit à notre croissance : pour nous faire grandir vers Lui, notre Tête, le Christ dispose dans son Corps, l’Eglise, les dons et les services par lesquels nous nous aidons mutuellement sur le chemin du salut. » (Catéchisme de l’Eglise Catholique n°794).
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