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Jacques :
Je me vois dans l’obligation de vous dire que Paray le Monial est une
ville étrange parce que je n’ai pas réussi à trouver une imprimante
“mac” pour tirer le texte de ce que nous allions vous dire. C’est la
raison de notre retard : nous avons été d’auberge en auberge et nous
avons fini dans une grotte pour tirer notre papier ! bon début pour la
pauvreté ! Alors ne vous étonnez pas si vous voyez arriver quelqu’un
avec une liasse : c’est le deuxième exemplaire pour Marie-Hélène ! Voyez
comme les choses se font sous la providence du Seigneur.
Donc on nous a demandé de faire cet enseignement avec pour titre :
“ Les béatitudes pour un nouvel art de vivre ”
Depuis hier nous sommes tout tournés vers cette interrogation :
rencontre “riches et pauvres”, la découverte d’expérience de solidarité,
d’accompagnement, de développement, la culture du don, et tout cela nous
montre que ce n’est pas une question petite ou anodine : c’est un
problème important, de fond, qui, nous l’avons vu aussi à travers les
témoignages, traverse toutes nos sociétés. Ce n’est pas uniquement un
problème Nord-Sud, même si il est, dans ce contexte, plus marqué que les
autres, mais cela traverse toutes nos sociétés.
Nous sommes frappés, avec Marie-Hélène, de ce que, dans notre entourage,
souvent, parmi nos amis chrétiens, même très pratiquants, beaucoup
expriment un sentiment d’impuissance face à cette question. Ils se
sentent un peu écrasés par la dimension de la mondialisation des enjeux
sociaux, économiques, et ils se disent : mais, qu’est-ce qu’on peut
faire ? D’autres s’interrogent sur l’efficacité de certaines structures
d’aide, non pas parce qu’ils ont de doutes sur la probité des personnes
qui l’ont mise en œuvre, mais parce qu’ils pensent que parfois au bout
d’un moment la structure va surmonter et dépasser l’homme, les hommes et
les initiatives des hommes et ils savent bien que cette question de la
pauvreté, c’est un enjeu qui concerne la relation de personne à
personne.
Alors, que faire ?
Au cœur des quatre évangiles – les quatre petits bouquins comme j’ai
bien aimé, hier, l’expression de Petro – il y a un cri, une exclamation,
un cri d’allégresse :
« Bienheureux les pauvres, ceux qui ont une âme de pauvre,
car le royaume des cieux est à eux. »
Monseigneur Minnerath, hier, nous a rappelé que cette exclamation est au
cœur de l’option préférentielle pour les pauvres, et que celle-ci n’est
pas facultative, c’est-à-dire que ce n’est pas une option pour quelques
uns, ce n’est pas un libre choix, une case que l’on coche, si l’on veut
ou non : Nous sommes tous confrontés à la pauvreté.
Nous sommes persuadés, avec marie-Hélène, que cette question d’une
solidarité et d’une proximité avec nos frères les plus démunis, les
exclus, les pauvres, les petits et les rejetés est essentielle, non
seulement pour eux, mais j’aurais peut-être tendance à dire, aussi pour
nous. Car elle est un chemin – nous allons le voir – de sanctification.
Je suis intimement persuadé que lorsque je verrai le Seigneur face à
face, il ne me posera pas la question : dans quel organisme de
solidarité t’es-tu engagé ? mais il me dira : qu’as-tu fais pour le
pauvre ? Qu’as-tu fais pour me rencontrer chez le pauvre ? à qui as-tu
ouvert la porte de ta maison et de ton cœur ? de qui t’es-tu fait proche
et dépendant ? car se rendre proche des pauvres, nous allons le voir,
nous entraîne dans une certaine dépendance.
Alors nous allons essayer de vous donner cette réponse : oui, chacun
peut faire quelque chose, chacun à sa manière. La manière dont nous
allons témoigner, c’est la nôtre, c’est notre histoire, que nous n’avons
pas vécue seuls, mais que nous avons toujours vécue - et que nous vivons
toujours – avec le Seigneur. Et nous nous rendons compte de plus en plus
que c’est Lui qui a cette initiative de nous tracer un chemin vers la
simplicité de vie.
Et puis nous essaierons de vous faire entrer dans notre histoire mais,
en entrant dans notre histoire, de lire avec vous un certain nombre de
signes, de moments, que le Seigneur nous a fait découvrir et qui peuvent
être pour vous aussi des lumières pour mener et décider, je dirais, de
mener un changement de vie si c’était nécessaire.
En particulier, je le dis tout de suite parce que peut-être cela
éclairera la suite, ce qui nous a frappé, nous, dans ce temps où nous
avons préparé cet enseignement, c’est que cela a été un temps de grâce
parce que cela a été une occasion de relire une histoire avec le
Seigneur : l’histoire d’une vie déjà assez longue. Et en relisant cette
histoire, nous nous sommes aperçu, nous avons confirmé plutôt ce
sentiment que nous étions des enfants en apprentissage, à l’école du
Seigneur. Quand le Seigneur nous dit : “mettez-vous à mon école”, eh
bien ! au fond, c‘est ce qui nous est à tous demandé dans notre vie et
en particulier, à l’école du Seigneur nous apprenons à vivre la pauvreté
du Seigneur. Et nous, nous avons comme objectif, et nous avions et nous
avons toujours comme objectif de mener cette vigilence d’une vie simple,
et à travers cette vigilence, le Seigneur nous a fait entrer dans une
expérience de la pauvreté dont nous n’avions aucune prétention, sauf au
départ, nous vous le dirons tout à l’heure, de le faire de nous-mêmes.
Il y aura trois moments dans cette histoire, qui nous montrerons trois
étapes de découverte de ce qu’est la pauvreté vécue par le Christ pour
notre Salut.
Et tout d’abord, peut-être quelques mots pour nous situer, pour que vous
sachiez d’où nous parlons et à partir de quoi nous vous donnons ce
témoignage.
Marie-Hélène
Moi, je viens d’une famille d’origine modeste. Mes parents, poussés par
leur curé respectif, dans leur village, ont été poussé à faire des
études et ils sont devenus professeurs, d’où l’importance de la réussite
scolaire dans notre famille, parce que c’était la promotion sociale ;
Donc on a été obligé avec mes frères et sœurs, oui, on s’est senti
obligés de répondre à leurs attentes et de faire des études supérieures
avec des années d’avance. Donc ça m’a marqué, et vu le sujet qu’on va
traiter après, ça a conditionné des choses. Voilà ! et dans ce milieu
modeste, l’attachement aux biens matériels, aux petits lopins de terre,
milieu paysan, étai très important, trop important : c’était
l’occupation permanente , on devait acheter tel terrain, telle maison,
tel petit lopin et ça m’a profondément choquée et exaspérée parce que
mes parents étaient professeurs et gagnaient leur vie, donc moi, ça m’a
beaucoup marquée.
Jacques
Quant à moi,j’ai passé mon enfance, ma première enfance, dans le monde
rural. Mon père était à l’origine d’un mouvement associatif et de
solidarité entre familles dans le monde rural, “les maisons familiales
rurales”, Il était très engagé dans le mouvement coopératif, ce qui fait
que j’ai hérité de papa, qui ensuite a créé une compagnie d’assurances
pour le monde agricole, qui est célèbre aujourd’hui avec ses trois
lettres, mais il m’a certainement transmis ce souci du partage, de
l’attention aux autres. Je sais que, quand j’étais petit, je passais pas
mal de temps avec lui pour aller visiter les fermes et les personnes qui
étaient en difficulté. Plus tard, j’ai énormément investi dans le
scoutisme et j’ai rencontré Marie-Hélène sur les bancs du lycée, en
terminale ; le choc a été tellement grand que elle a réussi son bac et
moi je l’ai loupé ! parce que la déclaration s’est faite la veille du
bac, ce qui est très mauvais ! enfin je vous déconseille vivement pour
ceux qui sont sur le point de se déclarer de faire ça la veille d’un
examen, ça peut être très dommageable !
Marie-Hélène
On a fait une part de nos études supérieures ensemble ; Moi j’étais
bibliothécaire et j’ai travaillé à la création du projet Beaubourg –
maintenant la bibliothèque nationale n’est plus au centre Beaubourg,
mais a déménagé. Voilà ! On s’est marié. Jacques travaillais dans
l’édition et la formation, et on travaille pour l’Église, par appel,
depuis une bonne vingtaine d’années vingt-cinq… Actuellement on
travaille pour le diocèse de Fréjus-Toulon, à plein temps, et on a huit
enfants.
Jacques
Alors comment sommes-nous entrés dans cette vie de la simplicité ? eh
bien, ça a commencé par notre mariage, en 70 : moi je finissais,
j’approfondissais mon mémoire de Maîtrise, et Marie-Hélène qui, comme
elle vous l’a dit, était toujours un peu en avance, suite à la pression
familiale, avait donc passé son concours de conservateur des
bibliothèques et travaillait pour la vie du foyer. Et nous étions dans
un logement tout près de la faculté, ce qui est aussi très mauvais – si
on peut vous donner comme ça quelques conseils, on vous les donne ! – on
était donc juste entre la fac et le resto U. On aurait été après le
Resto U ça aurait peut-être été mieux, mais on était entre la fac et le
resto U, ce qui fait que nous avions une fonction de resto U extrêmement
importante, ce qui nous a conduit à acheter un gros pot de chambre pour
mettre à l’entrée de notre petite pièce, où nous habitions, un petit
studio, pour que ce pot de chambre, éventuellement, se remplisse, ce qui
était assez rare.… – il était posé sur la table, pas dessous ! C’est
terrible ce que les gens ont l’esprit mal tourné !
Et donc, dans ce contexte nous avons rassemblé quelques amis étudiants
pour créer un groupe de réflexion autour de la foi, mais qui était
plutôt intellectuel, c’est-à-dire qu’on démontait le Credo pour en faire
des modules qu’on mettait dans un sens ou dans un autre, et c’était
quand même très là-haut ; ça se passait beaucoup là-haut, mais il y
avait la régularité de se rencontrer toutes les semaines et puis petit à
petit l’Esprit du Seigneur a conduit ce groupe plus vers la prière, la
pratique de l’Eucharistie ensemble, et puis l’adoration eucharistique,
et cela a été pour nous une expérience extrêmement forte : ce petit
groupe d’amis, nous étions au départ une douzaine. Et c’est dans ce
contexte que nous avons, de notre côté mener une réflexion très
intellectuelle – ça, ça ferait plaisir à Pedro parce que ça confirme ce
qu’il a dit – sur la pauvreté. C’est-à-dire que, comme nous étions assez
riche de nous-mêmes, on pouvait se permettre de poser la problèmatique
de la pauvreté ! et nous avons investi une certaine somme, assez
conséquente, sur des ouvrages sur la pauvreté, des retraites sur la
pauvreté ; mais ça n’a pas tellement permis de débloquer notre idéal qui
ne faisait que un peu s’amplifier quand même.
On est resté comme ça un certain temps au niveau des idées et puis un
jour il a fallu passer à l’acte. Et c’est là que nous avons posé un acte
qui pour beaucoup de nos amis, de nos parents, de nos proches a été très
mal vécu, a été jugé comme étant un acte de folie, d’irresponsabilité
totale ; et nous venions d’avoir un deuxième enfant, nous avions trouvé
un logement assez grand à Paris dans des conditions économiquement très
acceptables, même plus qu’acceptable : c’était très bien ! Notre vie
professionnelle s’annonçait pour l’un et l’autre intéressante, pleine
d’avenir. J’avais des propositions dans le groupe d’éditions où j’étais,
qui pouvaient être alléchantes, et, suite à une retraite à Châteauneuf
de Galaure, eh bien ! nous avons décidé, ensemble, un soir, que c’était
fini ! On allait vivre autre chose et donc nous avons pris la décision :
pour moi de chercher un autre travail – je n’ai pas été quand même
complètement idiot, je n’ai pas donné ma démission avant quand même de
trouver un point d’atterrissage, mais ça a failli être comme ça quand
même – et puis Marie-Hélène a pris la décision d’arrêter son activité
professionnelle, ce qu’elle pouvait faire, en tant que fonctionnaire
ayant des enfants, en se disant : eh bien ! peut-être que je reprendrais
plus tard, mais pour l’instant, je n’ai pas envie de reprendre cette
activité mais plutôt de me consacrer à la vie des enfants.
Dans son homélie, lors de son installation à Paris, Monseigneur
Vingt-trois a eu cette phrase qui m’a beaucoup touché : “ qu’importe au
monde que nous aimions les pauvres et que nous les servions, si nous ne
vivons pas un réel détachement des biens ” et autant nous avions établi,
échafaudé des tas de théories, de shémas sur un idéal de vie simple
avant de poser cet acte, autant quand l’acte a été posé la question
s’est très simplement présentée à nous. Je suis arrivé à Caen avec un
salaire qui était deux fois moins grand que celui que j’avais à Paris,
Marie-Hélène, elle, avait donc, comme elle attendait un enfant, avait
donné sa démission, mais il fallait payer le loyer à Paris et à Caen,
donc je n’avais pas grand chose pour vivre. C’est une ville que je ne
connaissais pas et j’ai fait cette expérience brève – elle a duré 8 mois
parce que Marie-Hélène ne m’a rejoint qu’au bout de 8 mois – j’ai fait
l’expérience brève des marchands de sommeil, c’est-à-dire que j’ai
trouvé un logement extrêmement intéressant, un collectif : j’avais mon
matelas plus une centaine d’habitants dans le matelas et une pièce assez
étroite sans lumière, parce que l’ampoule ne marchait pas et quand j’ai
demandé à ce qu’on la change on m’a dit : écoutez, il y a un vasistas,
ça suffit largement, et puis un point d’eau sur le palier, ce qui fait
que j’ai expérimenté très concrètement la trouille que quelqu’un sache
dans quelles conditions je vivais. Et en partageant plus tard avec des
amis qui ont vécu, eux, pendant très longtemps ce type de situation, ils
m’ont dit, eh bien oui ! c’est ce que nous vivons souvent
quotidiennement ; on n’a pas envie, on a souvent honte quand même, de la
situation dans laquelle on est, qu’on ne choisit pas, qui est subie et
moi, ça m’a été certainement une première pédagogie du Seigneur.
Nous avons vécu là, à Caen donc, une simplicité de vie financière,
matérielle parce que nous n’avaons pu trouver qu’un tout petit logement.
Aussi un certain détachement des biens spirituels, en tout cas des biens
affectif parce que nous ne connaissions personne à Caen et nous avions
surtout quitté ce groupe dont nous étions un peu les fondateurs, les
aînés, et peut-être que nous nous y attachions trop, enfin c’était
peut-être trop “notre chose” et c’est une façon aussi dont le Seigneur
nous a purifié de cela. Et au bout de quelque temps nous avons vécu là
un événement fondateur pour nous : ça a été l’expérience d’une
redécouverte de Jésus vivant – dans le renouveau on appelle ça
l’effusion de l’Esprit – et la naissance, à partir de là, d’un groupe de
prière sur Caen, ce qui fait que, en quelque mois, alors que nous étions
seuls au départ, nous nous sommes retrouvés très vite avec un très grand
nombre de frères et sœurs, d’amis, remplis d’un zèle extraordinaire et
déployant des prodiges d’évangélisation, d’actions, etc… on a réagi par
un activisme exprêmement fort et on s’est dit : nous allons maintenant
nous mettre sérieusement à affronter le problème des exclus, des
démunis, etc…
Et donc, nous étions, non plus dans un idéal, mais nous étions toujours
les maîtres de notre projet et avec une dose assez élevée de
volontarisme. Et c’est à ce moment-là que le Seigneur, à travers cette
expérience d’une redécouverte de sa proximité, de ce qu’Il est, eh bien,
nous a fait découvrir une première dimension de la pauvreté que nous
n’avions pas perçue et qui va être pour nous capitale. Nous cherchions,
à coup de volonté et avec détermination et générosité – c’est indéniable
– à mener cette vie simple et à partager la vie avec ceux qui sont dans
la pauvreté, mais tout cela était extérieur à nous, et la première
expérience que le Seigneur va nous faire faire, c’est de s’apercevoir
que les premiers pauvres, c’est nous. Nous avons découvert notre
pauvreté et notre pauvreté dans deux dimensions : une première pauvreté
d’abord parce que nous sommes créature de Dieu ; nous sommes pauvres
parce que nous sommes dépendant de Dieu, nous sommes dépendant de
quelqu’un, nous ne sommes pas uniquement la finalité et la source de
nous mêmes mais nous sommes dépendant de Dieu. Et la deuxième dimension
qui est assez indissociable de la première eh bien, c’est que nous
sommes pécheurs, c’est-à-dire coupés de Dieu et cette deuxième dimension
est au fond, le refus… le péché c’est le refus de la première dimension
de la pauvreté, c’est le refus de se reconnaître dépendant de Dieu, de
se reconnaître créatures. Et cela nous avons pris conscience que c’était
quelque chose de reçu, nous n’y pouvons rien, ça fait partie de notre
être, alors que dans notre idéal, eh bien nous avons peut-être un peu
tendance – et je crois que c’est une tentation pour chacun de nous - un
peu tendance à penser que la ligne de démarcation entre les riches et
les pauvres, elle passait en dehors de nous et que nous étions plutôt du
côté des riches et qu’il fallait s’occuper un peu du côté des pauvres et
passer peut-être un jour de l’autre côté de la ligne ; et puis voilà que
le Seigneur nous dit : “ attention la ligne elle passe à travers toi, tu
as des richesses parce que je te les ai données mais tu as aussi une
grande pauvreté. ”
Marie-Hélène
Pour moi, cette expérience de l’effusion de l’Esprit, par rapport à
notre sujet, ça a été, non pas des grâces extraordinaires, sensibles,
quelque chose de révolutionnaire dans les zones périphériques de l’être,
mais quelque chose a été changée dans le sens où j’avais toujours des
désirs personnels mais j’avais un désir, un vrai seul désir, c’était de
suivre le Seigneur, de faire sa volonté.
Jacques
Dans cette pauvreté, aussi, il y avait la pauvreté du péché et puis la
pauvreté des blessures que nous portons, de celles qui marquent notre
vie, de celles qui font que parfois, ces blessures sont si grandes que
soit nous nous replions sur nous-mêmes, soit nous sommes incapables de
nous ouvrir aus autres. Et à la re-lecture de cette histoire, quand nous
parlions de la providence du Seigneur, de sa grâce … le Seigneur précède
toujours notre désir mais en même temps le respecte, parce qu’il nous
permet d’exercer notre dignité d’homme en posant des actes libres et
volontaires . Mais en même temps c’est Lui qui, tout doucement, guide
les choses, alors dans un premier temps il s’efface tellement qu’on a
l’impression que c’est nous qui menons les affaires ; petit à petit on
s’aperçoit que c’est Lui. Et pour moi, en particulier –Marie-Hélène me
disait assez souvent qu’elle était toujours étonnée : à la fois elle
était ravie des richesses que je portais dont j’était assez conscient,
et c’est vrai que j’ai des qualités et des capacités, je le reconnais,
et puis en même temps elle se rendais compte qu’il y avait en moi une
fragilité et une vulnérabilité que moi-même je percevais et que je ne
comprenais pas toujours. Le Seigneur a permis que cette vulnérabilité,
eh bien ! elle me soit cachée pendant 60 ans ! C’est à l’âge de 60 ans
que j’ai appris les origines de ma vie, et que j’ai su que j’étais un
enfant illégitime et que j’ai été reçu dans ma famille, et que j’ai vécu
dans ma famille mais sans être réellement de ma famille ! Et cette
pauvreté … cette blessure, le Seigneur a permis que je ne la connaisse
pas pendant tant d’années parce que certainement elle aurait été un
obstacle pour moi, et c’est au fond, au bont d’une longue maturité, d’un
long chemin qu’Il m’a permis de le savoir. Et j’en rends grâce parce que
je rends compte très profondément que cette blessure profonde qui était
en moi, inconsciente mais présente et bien ! m’a permis de vivre ce
chemin avec peut-être plus de disponibilité que je ne l’aurais vécu
autrement.
Donc nous étions dans une période pleins de zèle, d’enthousiasme, de
générosité ; on se donnait à fond et en même temps cette période était
assez austère et décapante parce que les conditions de sobriété étaient
grandes, mais en même temps c’était très joyeux de vivre cette vie
simple. Et puis c’est le Seigneur qui nous a permis de faire un pas un
peu plus grand dans ce chemin : lorsqu’on s’intéresse aux pauvres, on
peut le faire en les rencontrant episodiquement, en allant les voir, en
s’approchant d’eux, mais il y a un deuxième temps qui est important :
c’est que les pauvres viennent à nous – et donc, les pauvres sont venus
chez nous d’une façon assez originale, vous allez le voir.
Marie-Hélène
Alors un jour on a eu un coup de téléphone du Père Abbé du Bec Hellouin
– c’est une abbaye qui est près de Caen, des bénédictins – et le Père
Abbé nous demande d’accueillir des marginaux, des Hippies. Très bien !
donc on dit oui. On avait déjà reçu des hippies, mais ceux-là on ne les
avaient pas reçu à dormir à la maison, et là, il nous demande de les
recevoir pour un long séjour, un séjour indéterminé.
Alors, je me souviens, on était à table et puis on voit arriver deux
gars, Bernard et Jean-Paul. Intérieurement je me dis : il ne sont quand
même pas mal, ils sont propres ceux-là. Leur pauvreté et leur
marginalité étaient si grandes qu’ils n’ont pas accepté de dormir dans
notre maison, ils sont allés dans le garage, pendant plusieurs semaines,
et ils ont fait un long séjour, et puis avec eux sont venus d’autres…
sont venus d’autres… sont venus d’autres, …et le père Abbé – clin d’œil
de la providence - a eu pitié de nous. Alors il faut le faire ! un Père
Abbé vient chez nous et nous fait livrer un lave-vaisselle parce qu’il
avait pitié de l’accueil. Nous, on était dans une petite maison modeste
avec une machine à laver la vaisselle.
On a eu des histoire de pous dans les lits avec les hippies qui
passaient, les brosses à cheveux : ils utilisaient les nôtres… bref des
tas d’histoires mais, en tout cas, ces deux là : Bernard et jean-Paul,
Jean-Paul est mort maintenant, il était alcoolique mais Bernard est
resté un ami fidèle et fait un beau chemin dans le Seigneur.
Jacques
Vous aurez l’occasion d’en entendre parler encore tout à l’heure. Parce
que de fait ce sont de très grands amis qui ont vécu avec nous une
grande partie de notre vie parce qu’ils venaient régulièrement. Ils
venaient se reposer dans les périodes où il pleuvait trop, il faisait
froid, donc à ce moment-là ils venaient à la maison, régulièrement tous
les ans, et puis on a continué comme ça un chemin avec eux.
Marie-Hélène
Leur conversation c’était : tu te souviens quand on était à la prison un
tel, c’était mieux, on mangeait mieux qu’à la prison un tel. C’était 6
garçons, ils ava ient tous fait de la prison et ils appelaient leur
mère, la mère terrestre ou madame Hughes tellement ils ne pouvaient pas
avoir de lien avec leur mère.
Jacques
Alors, dans cette période-là on a eu quelques petites leçons : c’est
que, quand on accueille, quand on fait … le passage de l’idéal au réel.
Donc on a eu cet accueil qui nous a été proposé et petit à petit, on
s’est habitué à recevoir chez nous des personnes, mais, dans une
certaine mesure, je dirais qu’on maîtrisait un peu les choses. On leur
disait : “voilà, vous allez vous mettre là.” L’expérience à montré qu’il
fallait les mettre dans une pièce, facilement nettoyable à cause des
parasites existant après. Et puis on prenait quelques précautions sur
l’emploi de la salle de bain commune …etc… des choses qui s’apprennent
petit à petit… mais, un jour j’ai eu, moi personnellement, une leçon
très forte pour savoir qusqu’où va l’hospitalité. Marie-Hélène était à
Paris et dans la rue je rencontre un gars qui, de fait, avait l’air très
paumé et puis comme d’habitude il s’approche de moi et il me dit :
t’aurais pas un sou … etc… je commence à parler avec lui, puis je vois
qu’en fait ce pauvre gars il n’a pas de logement ; il me raconte son
histoire, je l’écoute, je la crois et puis ce jour-là, je devais être un
peu plus ouvert que d’habitude, je ne sais pas ; et je dis : écoute, je
vais au travail mais si tu veux te reposer voilà les clés de la maison,
tu vas à la maison. Je fais ça et puis arrivé au bureau, je me dis :
quand même, ce n’est peut-être pas très raisonnable. Alors je prends mon
téléphone, j’appelle à la maison. Evidemment il ne décroche pas. Je me
dis, : bon j’irai voir à midi. Et puis à midi je me précipite à la
maison pour voir ce qu’il se passait. Un grand silence ! alors j’appelle
; rien ; je le cherc he et puis finalement je le trouve, allongé dans
notre lit ! Il dormait tellement bien que je n’ai pas osé le déranger et
puis quand je suis revenu en fin d’après midi, il était là en train de
casser la croûte avec un bout de fromage et un morceau de pain. Je luis
dis : ça va ? – oui, merci c’était bien, j’ai pu dormir. – Je lui dis :
oui mais en fin, tu es un peu gonflé quand même ! je lui dis comme ça,
gentiment – c’était quand même notre lit, il y a plusieurs pièces qui
étaient prêtes, il y a trois chambres – “mais dis donc, tu me reçois ou
tu ne me reçois pas ?”. Et puis vraiment pas agressif, c’était naturel :
tu me reçois ou tu ne me reçois pas ? – eh bien ! oui, Seigneur, on met
parfois des limites.
Et alors, quelques stemps après, toujours dans cette période-là, ça a
été la découverte aussi des pauvretés de nos moyens, parce que, jusqu’à
maintenant, on se rendait bien compte que l’on apportait quelque chose
aux pauvres. On a aussi commencé à découvrir, surtout à travers Bernard
et Jean-Paul l’apport extraordinaire pour nous que peut être la présence
de pauvres ; la richesse qu’ils peuvent nous partager. Mais quand même
globalement dans le bilan total, on avait un peu tendance à penser que
c’était nous… on avait quand même un bon capital qu’on utilisait pas mal
, et puis un jour, très rapidement, je rencontre à une librairie un
garçon hippie, le vrai hippie, cheveux longs, tunique à fleurs, pieds
nus… etc… à Caen, ce n’est pas très évident, et je l’entends qui pose
une question au libraire, il lui dit : est-ce que vous avez “ La croix
et le poignard” ? Alors, ce bouquin, pour ceux qui ont connu le
Renouveau dans ses débuts, a été certainement un best-seller plus
important que la Bible, pour beaucoup d’entre nous. C’était un
témoignage d’un pasteur protestant qui vivait l’évangélisation dans les
milieux de la drogue à New York, un bouquin bouleversant. Moi je le
connaissait par cœur, c’était vraiment mon programme, c’était… alors
j’entends le libraire qui dit : “ah non ! je ne connais pas” le gars qui
dit : écoutez, merci” je me dis : ce n’est pas possible ! alors je le
rattrape et je lui dis : “vous savez, j’ai le bouquin, venez à la maison
je vais vous le donner”. Alors il me suis, vraiment charmant… tout…
alors il débarque à la maison, je lui passe le bouquin et puis je lui
dis : “ eh bien ! volà, gardez-le… il a très peu parlé, “merci” puis il
est reparti. Pour moi, voilà, c’était réglé et puis de fait, quelques
temps après il se repointe avec son livre et il me dis : “voilà, je vous
le rends, c’est merveilleux…” etc… “vous prendrez bien un thé ? quelque
chose ?” “ah oui pourquoi pas ?” et on commence à parler et il nous dit
son histoire : c’est un garçon, fils de pharmacien très bien placé à
Caen, grosse, grosse pharmacie au centre de Caen, et qui, à l’âge de 14
ans a fait sa crise d’idéal de vie simple, ou autre… je ne sais pas
quoi… et il est parti tout droit vers le chemin indiqué à l’époque à
tous ceux qui faisaient cette quête : Cap Mandoue, et puis avec billet
“aller”, certains parfois “billet retour” mais pas toujours. Et donc il
est parti et puis il a fait des tas d’expériences à la recherche de
l’absolu, du transcendant, du beau, du vrai, du bon… enfin tout ce qu’on
veut et il nous dit comme ça : “ j’ai fait une fois l’expérience, mais
vraiment, j’ai touché Dieu !” et vraiment on sentait que c’était quelque
chose de très profond : “j’ai touché Dieu de façon très intense, c’était
à la fin d’un long jeûne dans un ashram …etc… j’avais pas mangé pendant
10 jours !” intérieurement je me dis : je comprends, à ce prix-là on
peut faire l’expérience de Dieu ! – vous voyez j’étais quand même un peu
riche ! – et puis il nous dit ça et puis : “le problème c’est que depuis
j’ai essayé et je n’ai pas retrouvé alors je suis allé plus loin, je
suis allé au Japon, et ensuite je suis allé dans une Île grèque, j’ai
vécu un an tout nu, face au soleil, en espérant que le soleil me fasse
comprendre qui est Dieu, mais non … j’ai attrapé des cloques ! – et puis
voilà, enfin le bon truc… ça se termine un peu misérable et puis il
avait fini comme caïd de la drogue à Genève et c’est là qu’il a
rencontré “les enfants de Dieu” et qu’il a fait une expérience
extrêmement forte de la guérison de la drogue par le Seigneur sans pour
autant suivre le Seigneur. Il a constaté qu’il était guéri ! à la minute
près, donc il a abandonné son boulot etc… et il a vite fui la Suisse
parce que généralement un grand dealer qui laisse tomber les affaires,
il reste très rarement seul ou alors il restera seul sous quelque
centimètres de terre. Alors il est rentré chez lui et là les jeunes lui
avait dit : “il faut que tu lises la croix et le poignard”.
Voilà comment le Seigneur a fait qu’on se soit croisé. Alors on l’écoute
et puis là, je commence à me dire : “mais qu’est-ce qu’on peut faire
pour ce gars-là ? on peut rien faire, alors on va prier pour lui, mais …
bon… je ne sais pas !” et puis d’un seul coup je m’entens dire, parce
qu’en fait ce n’était pas complètement conscient, mais en tout cas je
l’ai dit : “est-ce que tu veux faire l’expérience de Dieu, tout de suite
?” Alors il me dit : “ouais” “ eh bien je vais te faire toucher Dieu,
tout de suite“ alors il me dit : “ah bon ! très bien” le gars, très
ouvert, pas du tout étonné ; Lui n’était pas étonné, puisque il l’avait
déjà fait en Inde. Je lui dis : “Viens avec moi”. Au bas de la rue où
nous étions, il y avait une toute petite chapelle qui était une chapelle
de quartier mais qui n’était pas du tout desservie, qui n’était pas un
lieu de culte mais qui était ouverte dans la journée parce que elle
était assez jolie. Il y avait un petit autel avec la présence réelle,
les gens pouvaient venir prier là. Et, dans ma tête, tout de suite, en
même temps que je me disais ça : eh bien ! voilà, je vais l’amener
devant le Saint Sacrement ! Pour moi c’était clair, donc je n’avais pas
d’inquiétude ! Et puis c’est dans le trajet – il y avait 4 minutes de
trajet – au moment où le temps passait je me suis dit : “mais attends,
le Saint Sacrement, il ne sait pas ce que c’est, ! Je vais le mettre
devant une boite et je lui dis que c’est l’expérience de Dieu, mais tu
es complètement malade, mon pauvre gars !” et je commençais à me
liquéfier intérieurement, en me disant : “mais je vais passer pour un
con, et comment je vais m’en sortir”, mais là complètement affolé en me
disant : “mais c’est cinglée ton histoire” et c’est finalement
complètement tremblant que j’arrive avec lui devant le Saint Sacrement.
Alors moi, je m’agenouille, et je lui dis : “ eh bien ! voilà, c’est
Dieu ! ” alors au moment où je dis ça, il regarde, il s’assied et puis
il y a une dame qui arrive, qui allume les lumières et qui commence à
installer l’autel pertinemment pour qu’on dise la messe et arrive un
prêtre qui dit la messe. Moi, je n’avais jamais vu la messe dans cette
petite chapelle et j’ai su après que c’était un prêtre qui était en
repos dans sa famille, juste à côté, il avait besoin de dire la messe,
il a demandé si il pouvait dire la messe et puis voilà… ! C’est un truc
tout bête, ça se passait malheureusement – heureusement ! – à ce
moment-là !
Donc, je lui dis : “je pense que c’est la messe qui va commencer, vous
voulez rester ?” “ Oh on est bien, alors oui, pourquoi pas ” Donc il
reste là ; arrive le mpoment de la consécration et au moment où le
prêtre élève l’hostie – pendant la messe je le regardais un peu de
biais, je voyais qu’il ne se portait pas trop mal, et au moment de
l’élévation, je me tourne vers lui et je lui dis : “ là, tu vois, c’est
Dieu” ; il ne dis rien ! La messe se termine – une messe basse donc ça a
été assez rapide – la messe se termine, il était toujours là, il ne
bougeait plus, la statue de pierre, et la dame au bout d’un moment nous
dit : “ eh bien ! je vais fermer” alors je lui dis : “ écoute il faut
qu’on sorte”. On sort, on n’avait pas échangé un mot, alors je lui ! dis
: “ bon ! ça n’a pas été trop long ?” et alors il me dit : “c’est vrai
!” “ Pardon ?” “ C’est vrai !” “ Quoi ?” “ eh bien ! c’est Dieu !, j’ai
touché Dieu”
Et ce garçon, qui maintenant est prêtre, franciscain, est aumônier d’un
centre sidaïque à Grenoble ; on a de temps en temps des contacts avec
lui, on a cheminé un petit peu avec lui, maintenant on a des contacts
plus distendus, moi, j’ l’occasion de le recroiser sur les bancs de l’Intitut
catholique de Paris, on a été étudiant ensemble, eh bien ! ce petit acte
pauvre, c’est là que j’ai pris conscience de ma pauvreté : c’est que
j’étais incapable de savoir quoi faire, mais le fait d’avoir pris
conscience que je ne savais pas quoi faire, le Seigneur a pu faire
quelque chose. Et je pense que ça, c’est une leçon très importante :
nous ne saurons jamais quoi faire pour les pauvres. Moi personnellement,
je pense que jusqu’à la fin de ma vie, je ne saurai pas m’y prendre et
j’aurai toujours peur et une certaine appréhension losque je rencontre
un exclu, lorsque je rencontre un pauvre, matériel mais aussi
psychologique ou autre : comment je vais m’en sortir ? qu’est-ce que je
vais pouvoir faire ? Et si vraiment cette attitude, elle n’est pas une
attitude d’orgueil qui est de dire : comment je vais faire pour quand
même sauver la face, c’est-à-dire apparaître fort, mais comment je vais
faire parce que je suis pauvre, eh bien ! le Seigneur, à ce moment-là
fait quelque chose. Je me rappelle la parole de l’évangile, c’est Pierre
et Jean : “Je n’ai rien, mais ce que j’ai, je te le donne : au Nom de
Jésus-Christ, lève-toi ” . Eh bien, c’est ce que nous pouvons faire
lorsque nous acceptons ce chemin de pauvreté.
Cette période va se terminer par un événement qui a été important pour
moi, et pour toute la famille, mais pour moi ça a été une leçon
importante, c’est que j’ai été licencié de mon travail pour cause de
zèle apostolique. Mon patron m’a un jour convoqué en me disant : “ Je
sais que vous faite de l’évangélisation de rue, je sais que vous avez
créé un groupe de prière, où ça mélange les classes sociales, je sais
que ceci et cela, vous êtes un danger pour l’église donc je fereai tout
pour vous vider.” Parce que il était… un bon chrétien, c’est sûr – je ne
le juge pas, mais il était un peu plutôt du style “chacun chez soi et ça
va mieux quand même ! ” Donc, il a obtenu gain de cause, il a réussi à
me vider. J’aurais pu attaquer devant les Prud’hommes, heureusement à
cette époque-là, j’ai fait la rencontre du futur fondateur de la
Communauté Emmanuel, Pierre, qui m’a dit : “ non, accepte cela, le
Seigneur va te montrer autre chose.” Sur le moment même, il y a eu un
projet qui nous est apparu, qui nous a été proposé par des amis, c’est
de créer une communauté de vie dans une superbe barraque près de
Lisieux. Vous voyez il y avait quand même des conditions fantastiques :
c’était une vieille ferme du 18ème, splendide, vraiment très belle et il
y avait une vue directe sur la basilique de Lisieux… vous voyez quand
même c’était un projet du Seigneur, près de Thérèse… la présence réelle.
Les gens pouvaient venir prier là et, un beau lieu, dans un grand parc,
gratuit et pour vivre une vie de pauvreté avec quelques frères : le bon
vieux rêve soixanthuiard ressortait ! et donc on était persuadé que
c’était la volonté du Seigneur et je remerciais le Seigneur de m’avoir
fait licencié pour ça, … et Pierre me dit : “je ne crois pas vraiment
que ce soit la volonté du Seigneur, mais enfin, prie pour ça et puis
vois, et puis cherche quand même un peu du travail ”.
Alors j’ai cherché du travail mais avec cette idée, toujours, bien
ancrée dans ma tête, que je trouverais un travail, que je choisirai le
travail qui sera le plus ouvert aux démunis, aux gens en difficulté etc…
et j’ai eu trois postes proposés : un poste dans une chambre de
commerce, qui n’était pas inintéressant ; un deuxième poste dans un
centre de réinsertion de réorientation de jeunes issus du milieu rural,
qui était dans la région de Compiègne et là, j’ai vraiment été emballé
par le projet : je me suis dit : “ là au moins, c’est du concret, je
vais pouvoir aider des gens à s’edn sortir, c’est super ! ” donc, dans
ma tête c’était fait et puis j’avais un troisième projet qui était un
poste important dans une chambre d’agriculture dans la région Centre de
la France, un poste à très haute responsabilité dont j’avais un peu peur
parce que cela me demandait un investissement assez fort et puis, ma foi
! je me suis présenté en sachant que je n’avais pas beaucoup de chances,
donc je me suis présenté, j’ai eu des auditions etc… Pas de pot ! on m’a
dit : “votre candidature nous intéresse !” alors, moi, très fort de mon
choix,je leur ai dit : “écoutez je vous répondrai dans deux jours” ; et
je rencontre Pierre et je lui dis : “tu vois Pierre, ça y est j’ai eu
des pistes, et j’ai choisi, je vais aller à Compiègne” Il me demande de
décrire les trois postes et puis je dis :
- “ eh bien ! oui, Compiègne, tu comprends là c’est vraiment un travail
social, c’est important”
- “ oui, oui, oui, moi, je pense vraiment que tu devrais choisir
Orléans”
- “Ah bon ! pourquoi ?”
- “Parce que tu as plus de responsabilités, tu dois utiliser les dons
que le Seigneur te donne”
- “Mais enfin, ça va être un milieu plus fiche”
- “ Et alors ?”
- “Ah bon !”
Alors sur le moment je n’ai pas compris, j’ai accepté, j’ai répondu et
puis on est parti donc à Orléans.
Alors là, Orléans, ce passage a été pour nous aussi, un deuxième temps
d’enseignement du Seigneur. Après avoir découvert que la pauvreté qu’II
veut nous faire vivre, c’est celle que nous avons en nous, dans notre
état de créature et de pécheurs, d’êtres blessés ; et bien là le
Seigneur nous a permis, à travers cette expérience de réelle pauvreté et
un peu de désarroi, parce que la période de chômage – on le sait bien –
est toujours une période difficile, eh bien il nous a permis aussi de
contempler profondément, et ça, ça a été vraiment quelque chose de fort
pendant cette période-là, nous avons beaucoup contemplé le modèle de
Jésus pauvre, dans sa pauvreté : Lui qui était de condition divine, et
qui s’abaissé ; lui, qui comme dit Paul, s’est fait pauvre pour que nous
devenions riches ; et donc nous avons reçu, en nous mêmes ce désir de
prendre comme modèle à partir de maintenant, cette pauvreté de Jésus,
c’est-à-dire de choisir cette simplicité de vie pour être plus proche de
ce Jésus que nous découvrions de plus en plus comme étant un Jésus
aimant et aimable..
Et alors, cette période, ça a été aussi une période où, dans cet
appauvrissement, on s’est rendu compte que on pouvait être beaucoup plus
réceptif à la Parole de Dieu. Et j’ai compris, quand, dans la parabole
du Semeur, Jésus dit : les premières explications de ces paroles qui
sont dans les broussailles, eh bien, les broussailles, ce sont les
richesses et les soucis de la vie. De fait, quand on est tellement
préoccupé par la complexité de notre vie, on n’a pas tellement le temps
d’écouter la Parole et là, dans cette période-là, nous avons beaucoup
travaillé, médité, reçu, nourris par la Parole de Dieu.
Et donc, dux aspects de la pauvreté du Seigneur nous sont apparues.
C’est que cette pauvreté, Jésus a dit : d’abord je suis venu, non pas
pour les bien-portants mais pour les pécheurs, et la première chose
qu’il va faire lorsqu’Il va inaugurer sa vie et sa mission, c’est de
dire : “Je viens apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres”. Il n’est pas
venu dire : “Je suis venu apporter la Bonne Nouvelle à tout le monde,
indistinctement ou aux riches ; Il a dit : “Je suis venu donner la Bonne
Nouvelle aux pauvres. Alors derrière ces pauvres, lui savait bien qu’il
s’adressait ainsi à tous les hommes, mais n’est pauvres que celui qui
veut se reconnaître pauvre, et donc, la Bonne Nouvelle pour les pauvres,
la Bonne Nouvelle de notre salut, elle passe par la reconnaissance de
notre pauvreté. Donc pour moi, ça a été cette expérience, pour nous, ça
a été cette expérience que nous avons à accueillir, à travers cette
pauvreté, ce sera le chemin pour nous d’accueil de notre salut. Et puis
ce sera aussi pour nous, en accueillant cette pauvreté du Seigneur, eh
bien, ce sera le chemin d’accueil du salut pour ceux que nous allons
rencontrer. Nous allons marcher avec Jésus pour aller rencontrer ces
pauvres, dont Jésus parle et pour lesquels il est venu.
Donc dans cette étape –là, nous avons fait une expérience qui est
importante pour nous, ça a été l’expérience du don de soi au Seigneur.
Nous avons accepté – vous savez, dans la constitution sur la révélation
divine de Vaticon II, il est dit : « Á Dieu qui se révèle est dûe par
l’homme, l’obéissance de la foi » ; c’est-à-dire, accepter de se mettre
à genoux devant Di !eu. – Et Dieu, eh bien ! il était en train de se
révéler à nous à travers ce chemein des pauvres et des petits, des
exclus ; et donc nous avons été amené à répondre “oui” au Seigneur en
disant : “ eh bien écoute, Seigneur, on s’abandonne à toi dans ce
chemin-là” . Nous sommes incapables de le vivre tout seuls ça a été une
étape très importante pour nous. Nous sommes incapables de vivre tout
seuls mais si, toi, tu accepte de nous prendre avec toi, eh bien ! OK,
on marche, et donc on s’abandonne vraiment à toi” Ça a été un acte
volontaire. Et donc un acte spirituel et vous comprenez que, à travers
ce chemin de la vie simple – je vous le disait au début – c’est un
cadeau de Dieu pour nous, pour la vie de sainteté, tout simplement, sans
chercher midi à 13 heures. Le Seigneur nous donne de se donner aux
autres et en se donnant aux autres, on se donne à Lui et en se donnant à
Lui, eh bien ! on grandit dans la sainteté. C’est tout bête, C’est très
simple, vous voyez, la vie simple c’est très simple.
Alors spendant cette période-là, un premier point qu’on peut dire, c’est
la découverte que ce chemin-là, il faut le vivre en s’appuyant les uns
sur les autres. On n’est plus tout seuls. Nous sommes dans la communion
de tous les pauvres et si nous voulons nous approcher de ceux qui comme
nous ont besoin du salut, eh bien ! il faut nous appuyer les uns sur les
autres. Et ça a été important pour nous – d’abord ça a été l’étape où
nous sommes entrés dans la Communauté de l’Emmanuel qui était naissante,
cette expérience de la communauté ; deuxièmement ça a été cet
accompagnement, toujours par Pierre qui nous a toujours guidés dans ce
choix professionnel, et puis ça nous a été confirmé que le discernement
et les étapes passeront maintenant vraisemblablement par l’intermédiaire
d’autres. C’est le Seigneur qui va nous montrer comment faire par
l’intermédiaire d’autres. Et ça, je crois que là aussi, c’est un point
important : lorsqu’on se lance dans cette aventure là avec des frères,
il ne faut pas s’inquiéter, les frères nous aideront toujours à trouver
la bonne attitude, le bon geste à poser, les bonnes choses à faire.
Par exemple, donc j’étais dans ce nouveau job dont j’ai été absolument
ravi, passionnant ; il m’a demandé un investissement lourd, fort
professionnel, intellectuel, relationnel : le monde agricole est un
monde à la fois très riche et difficile, mais en même temps j’ai été
très heureux et j’ai été complètement rempli de mon truc et je me
rappelle être allé voir Pierre… il faut que je vous dise, au tout début
de cette période de chômage, j’avais dit à Pierre : “éventuellement, si
je me mettais à disposition de l’Église, qu’est-ce que tu en penses ? ”
“Oui, peut-être mais ce n’est pas forcément la meilleure solution”…
quand la communauté est née, je lui ai reposé la question, je lui ai dit
: “ Tu sais si jamais il y a besoin d’un permanent, moi je suis partant,
vraiment je veux donner toute ma vie au Seigneur” “oui, oui, oui,
d’accord”… et donc j’ai continué mon boulot et chaque fois que je le
voyais, il me disait : “alors ça marche, ton travail ?” “Oui c’est
super” “alors c’est bien” et il me demandait des détails ; “ eh bien tu
vois, dans ce domaine-là tu devrais creuser.” “bon très bien” et puis
finalement ça marchait tellement bien que on était vraiment rempli de ça
on était très heureux, et un jour, en plein milieu de cette période très
sereine professionnellement, je me pointe pour une réunion à Chartres et
il y avait un banquet du Crédit Agricole… Pour les ruraux qui sont là,
vous savez, c’est une opération très douloureuse parce que on passe 5
heures à bouffer et ce n’est pas toujours simple, quoi ! et les spropos
ne sont pas toujours évidents. Alors pour éviter ce pensum, je trouve un
bon prétexe et comme j’avais du temps devant moi je vais à la cathédrale
de Chartres que j’aime beaucoup, sur laquelle j’avais travaillé quand
j’étais jeune étudiant, donc je vais passer un moment dans la cathédrale
de Chartres et puis je vois dans une petite guérite en verre un prêtre
qui était là, qui attendait. “ Tiens, après tout, l’occase ! je vais me
confesser” – bien, je me confesse et puis je sors. Juste a u moment où
j’allait refermer la porte il me fait signe – c’était un bon vieux
prêtre, bénédictin, tout courbé. Il me dit : “Attendez, j’ai quelque
chose à vous dire… vous ne le prendez pas mal ?” Je dis “ ah non !” “je
ne sais pas, mais si on vous demande de faire un service d’Église, je
pense que vous devriez dire “oui”.” Alors j’ai dit “Pardon ?” alors il
me répète et je rentre à la maison et je dis à Marie-Hélène : “Il m’est
arrivé un truc bizarre, et je lui raconte : “vraiment je ne sais ce qui
lui est arrivé à ce bénédictin, il m’a dit ça” alors elle me dit : “ ah
oui, c’est étonnant” et quelques moments après elle me dit : “ ah !
tiens, à propos, Pierre m’a téléphoné, est-ce que tu pourrais passez le
voir la semaine prochaine quand tu vas à la réunion que tu as à Paris” “
oui, d’accord, bon !”. J’y vais la semaine suivante et Pierre me dit :
“Est-ce que tu acceptes maintenant d’arrêter ton travail pour venir à la
communauté ?” !!
Et vous voyez, pour moi ça a été vraiment quelque chose de très fort ;
d’abord on a mis beaucoup de temps à dire oui, parce que ce n’était pas
du tout évident. En théorie c’était vachement intéressant, mais quand on
a été mis au pied du mur et qu’en fait on était quand même très bien
dans notre job, eh bien ! il a fallu dire “oui” !
Marie-Hélène
Parce qu’on avait reconstruit notre maison nous-mêmes et c’était enfin
achevé, au bout de trois ans !
Jacques
Alors voilà, on s’est rendu compte que c’est toujours, maintenant, et de
plus en plus par des actions extérieures que le Seigneur nous parlait.
On a vécu aussi, à cette époque-là, un enseignement par les pauvres
eux-mêmes, et par Bernard en particulier.
Marie-Hélène
Oui c’est une petite histoire : une fois donc, ce fameux Bernard que
nous avions accueilli à Caen, le marginal, vient passer Noël avec nous.
Donc il y avait un gros progrès c’est que maintenant, il était chez
nous. Il logeait dans un lit et pas dans le garage, donc il y avait tout
un progrès, on venait d’avoir un autre enfant et lui qui ne supportait
pas la vie de famille, les enfants, etc… à cause de son histoire, eh
bien, cet enfant avait des ottites la nuit et lui il se levait pour lui
donner du (“capcicom 7 ch”) à la cuillère toutes les heures. Donc voilà
Noël qui arrive, donc nous, on prépare des cadeaux, on va à la messe de
minuit…
Jacques
Jusque là, jamais il n’était resté pour Noël, jamais !
Marie-Hélène
C’était trop la famille, pour lui ; donc il reste à Noël, il s’occupe de
Marie la nuit, toutes les heures. Pour les cadeaux, tout à coup il vient
me voir et il me dit : “Tu n’aurais pas un peu de sous, parce que je
voudrais vous faire un cadeau…
Moi, j’ai été drôlement enseignée par ça. Il a acheté des petits carnets
de papier Canson , des petits blocs et il a fait un portrait de chacun
de nous au dessin : c’était extraordinaire ! une bande dessinée de la
famille. C’était très beau.
Jacques
Et cette question de Bernard, c’est au fond la question qu’on a tous à
poser : Seigneur est-ce que tu n’aurais pas quelque chose à nous donner
pour qu’on te rende grâce ?
Quand npous rendons grâce au Seigneur nous ne faisons pas autrement que
de lui demander trois sous pour lui faire un cadeau ! Si vous avez
l’illusion que cela vient de chez vous, vous serez vite enfermé dans
votre richesse. Donc ça, ça a été une leçon belle et forte.
Cette période-là aussi a été une période d’entraînement, d’apprentissage
petit à petit dans la simplicité de vie. Donc on retapait une très
vielle maison qui était en mauvais état, c’est pour ça qu’on l’avait pu
l’acheter pour pas cher avec un don que nous avait fait nos beaux
parents. C’était vraiment tellement une ruine que personne n’en voulait.
Donc on a même pu négocier le prix bas, mais après ça il a fallu la
retapper et comme on n’avait pas d’autres moyens que d’être dedans,
Marie Hélène vivait enceinte avec un escalier qui était inexistant,
mantant sur une échelle pour arriver à la chambre en haut. Vous voyez,
c’était extrêmement sympathique ! et donc là on a appris à lutter contre
l’esprit du monde, en particulier : garder le cap de la vie simple dans
les petits détails de la vie : les vêtements, la nourriture, les
dépenses etc… parce que, très vite on peut se laisser emporter quand on
bricole une maison. Vous allez dans un magasin de bricolage, on veut
toujours vous expliquer le truc le plus top, le machin qui va être
merveilleux mais qui coûte six fois plus cher que le même produit
ordinaire, qui a le même effet et qui est beaucoup moins cher. On
travaille là d’avoir une volonté de ne pas se laisser avoir par l’esprit
du monde. Et aussi, tout doucement on a appris à, nous-mêmes et nos
enfants, à s’habiller avec les habits que nous donnaient les autres. Ça,
ça a été une règle de notre famille toujours et même encore aujourd’hui,
nous les parents, nous vivons cela. Et puis l’abandon petit à petit à la
providence, c’est-à-dire à la confiance en Dieu.
Quand j’étais étudiant, j’avais lu un livre qui s’appelait « Le devoir
d’imprévoyance », qui est un très beau livre, d’Isabelle Rivière, la
femme de Jacques Rivière, le converti, ami des Maritain et qui a écrit
un petit traité d’économie, aux éditions du Cerf. Malheureusement
aujourd’hui il est épuisé mais si vous pouvez mettre la main dessus,
c’est une perle, ce livre ! et donc elle parle du devoir d’imprévoyance,
en s’appuyant sur les textes de l’Écriture où le Seigneur dit : «
Arrêtez de toujours stocker, prévoir, de vous appuyer sur les biens,
laissez moi vous donner ce que vous voulez chaque jour », et en
particulier ce texte très beau de la Manne où il est bien dit : «
acceptez de prendre ce que je vous donne chaque jour et ne stocker pas
pour le lendemain » ! Or nous sommes dans une société où on passe son
temps à accumuler les couches d’assurances, de protections, de machin…
enfin nous sommes habités par la peur et là, vraiment nous avons appris
à exercer de façon volontaire – ce n’était pas difficile puisque de
toutes façons, pendant une grande partie de notre vie nous n’avons
jamais pu avoir un mois d’avance de réserves. Parce que pour nourrir les
8… bon, ça a toujours été un peu difficile ; et donc les choses étaient
simples mais en même temps chaque fois que on avait un don – on a eu
beaucoup de dons. On pourrait vous donner un nompbre incroyable
d’exemples de dons qui nous ont été faits de façon très anonyme parfois
certains des frères nous disant implicitement, mais on a toujours,
toujours eu une aide, un don, un appui, quelque chose de providentiel
lorque nous étions dans un moment un peu difficile. Là aussi nous avons
appris à partager, c’est-à-dire que vous recevez queloque chose, il ne
faut pas tout prendre, il faut le donner aussi.
Voilà pour cette période-là !
Marie-Hélène
Il y avait une fois, je ne sais pas ce qu’il c’est passé, on avait eu un
mariage avant, un mariage de nos enfants et je me souviens que on avait
plus rien. On logeait un fille et je ne sais pas pourquoi, elle arrive
avec un carton : il y avait un poulet, des petits pois, enfin de quoi
vivre presque 15 jours et puis, on m’appelle de la Sainte Baume et
c’était la période de Noël ; j’étais drôlement embêtée, avec les
enfants, il n’y avait pas de quoi… et puis mes parents venaient donc je
ne voulais pas qu’ils voient que on manquait. On m’appelle de la Sainte
Baume et on me dit : “Voilà, il y a un conférencier qui ne peut pas être
là est-ce que Jacques pourrait venir parler sur le diable ? ” Je demande
à Jacques, il me dit oui. Et puis Jacques n’avait pas p)révu mais ils
lui ont donné 500 Francs. On a pu aller à ED »
Jacques
Alors, cette période d’Orléans, elle va se terminée par une dernière
étape qui pour nous a été très importante : on a vécu, comment dire, une
expérience qui nous a montré que les pauvres ne sont pas toujours là où
on le pense. Nous avions un grand désir depuis pas mal de temps, d’avoir
le Seigneur chez nous, parce que nous prenions de longs temps
d’adoration ensemble ; c’était un désir qui était dans notre cœur et
donc, la première chose que nous avons faite dans cette maison que nous
avions achetée, c’était de construire un oratoire. La maison était
complètement sens dessus dessous, mais, au grenier, on avait installer
un magnifique oratoire, avec un tabernacle et tout : c’était tout prêt.
Et puis on est allé voir l’évêque d’Orléans ; à l’époque c’était
Monseigneur Riobé et on lui dit : “voilà, on vient vous demandedr si on
pourrait avoir le Seigneur” Il nous regarde et nous dit : “Attendez, on
ne donne pas le Seigneur comme ça et puis, pourquoi le Seigneur, privé ?
c’est inadmissible, Non je ne comprends pas” Il était presque en colère
et il dit : “ Avant vous, vous avez vu, il y avait une religieuse qui
vient de sortir, elle m’a demandé la même chose pour sa congrégation, je
lui ai dit : vous n’avez qu’à aller à l’église paroissiale, comme tout
le monde” Bon ! Alors on dit l’ l’évêque, : “ Écoutez, très bien, c’est
parfait, merci Monseigneur” et puis on lui dit : “ Vous savez, on habite
à tel endroit, si un jour vous voulez venir dîner, on serait terès
content.” mais sans plus, pas du tout avec une idée de derrière la tête,
c’était fini.
Quelques temps après il nous téléphone en disant : “ écoutez, est-ce que
je peux venir dîner ?” C’était quelques jours après Noël. “Ah bien oui,
si vous voulez Monseigneur” Donc Il se pointe et il arrive avec une tête
complètement livide, déconfite : “ah j’ai un mal de tête, et puis je
suis désolé, je vous avais dit que je viendrais dîner mais je ne peux
pas parce que j’ai un truc qui me tombe dessus, mais enfin j’ai tenu à
passer pour vous le dire”. Et puis les enfants qui était là lui saute
dessus : bonjour… alors c’est l’évêque, c’est l’évêque… ils s’accrochent
à ses jambes de pantalon et à un moment donné, il y a un des enfants qui
était petit, qui lui dit : “eh ! t’a pas vu la chapelle ? Alors viens
voir la chapelle”. Alors pour monter à la chapelle il fallait prendre
ces fameuses échelles, un truc très simple : on monte les échelles,
l’évêque suit, les enfants devant ; il se cogne la tête parce que le
grenier était trop petit … la totale quoi ! et puis tous les en fants
sont là, il s’asseoit dans son coin, à quatre pattes parce que le
grenier n’est pas très grand et puis les enfants commencent…… alors moi
je me dis : “maintenant qu’on est là on va essayer de faire une belle
prière falimiale,” intérieurement je me dis : Au nom du Père, du fils et
du Saint Esprit… et puis il y a un des enfants qui dit : “chic Seigneur,
merci parce que ce soir on va manger des nouilles” ! Oh là là ! Je me
tourne vers l’évêque et je vois un évbêque mais comploètment plié en
deux, détendu, heureux ; on a vécu une prière super, on redescend, il
était content : “ah c’est sympa” puis il a discuté avec les enfants, des
cadeaux de Noël, et tout : le mal de tête oust, parti ! et puis il dit :
“ il faut que j’y aille quand même, je suis embêté, je pars”, et juste
sur le seuil de la porte, on lui dit “au revoir” . On est pour fermer la
porte, il nous dit :
-“mais vous ne m’avez pas demandé quelque chose ?”
-“Ah non, Monseigneur, pourquoi ?”
-“vous ne vouliez pas me demander quelque chose ?”
-“ non, Monseigneur, on ne voulait rien vous demander”
-“ mais vous m’avez bien demandé à avoir la Présence réelle dans votre
chapelle ?”
-“Ah oui mais vous avez dit non, c’est non”
-“Eh bien, je dis oui ! mais à une condition c’est que vous receviez les
pauvres que je veux vous envoyer, c’est à dire mes prêtres.”
Nous, on s’est dit : tiens ! c’est bizarre, les pauvres, les prêtres,
bon !” et de fait, une parole d’évêque est toujours une parole de vie,
de vérité, parce que de fait, alors que jusque-là on ne connaissait
aucun prêtre sur Orléans – le curé de notre paroisse, on le connaissait
un petit peu mais les rapports n’étaient pas très faciles, et on a vu
défiler à la maison des tas de prêtres du diocèse, qui venait passer un
moment prier ou autre, et c’est là qu’on s’est aperçu que de fait, eux
aussi vivent des formes de pauvreté très grandes et qu’on a à être
présent avec eux.
Voilà, nous arrivons à la dernière étape – c’est : nous arrivons à
Toulon et là nous allons vivre deux événements qui vont être pour nous
une étape nouvelle dans la pauvreté : c’est la découverte que, au bout
d’un moment, quand nous avons fait cette étape du don de soi, eh bien,
le Seigneur prend vraiment les affaires en mains et que, ce qu’on
appelle un appauvrissement et que c’est Lui qui tout doucement
maintenant va gérer complètement les affaires. Nous avons continué cette
vie de simplicité avec tous les éléments qu’on a vu là et nous avons
vécu deux événements qui sont pour nous signes que nous n’avons pas à
nous inquiéter maintenant pour la façon de gérer la vie simple. Nous
avons toujours à être vigilants à ne pas nous reprendre, parce que la
tentation est constante de se reprendre. Le monde est extrêmement fort
dans ce domaine pour essayer de vous récupérer et les deux leçons : la
première c’est celle-ci, c’est que jusqu’à notre arrivée à Toulon nous
avons de fait, petit à petit appris à faire ce que le Seigneur nous
demandait de faire, mais, c’était toujours des opérations ponctuelles. Á
Toulon nous avons continué à recevoir dans notre maison – nous avons une
maison un peu plus grande qu’on a construit avec nos enfants – et de
recevoir des familles en difficultés qui ont vécu parfois un an, mais on
savait que ça se finirait et on savait que il y a un moment où, ouf, on
allait pouvoir être tranquille ensemble.
Et le Seigneur nous a montré : “Moi, ce que je veux c’est que vous soyez
toujours, en permanence avec les exclus ; et nous avons été amenés à
adopter Claire-Emérencienne, qui est une petite trisomique, qui avait 9
mois quand nous l’avons adoptée. Alors, je vais être très bref mais rien
que l’adoption, elle-même, a été pour nous une étape forte, parce que si
il y avait un cas d’exclus que Marie-Hélène ne supportait pas, c’était,
comme elle disait : les trisomiques. Pour elle c’était une tension
terrible, et puis moi, c’est vrai que je n’y avait absolument pas pensé
; et pourtant, petit à petit cet appel a fait un chemin en nous. Nous
avons été amené à rencontrer une dame qui avait créé une association
d’adoption d’enfants trisomiques, abandonnés à la naissance et donc, on
est allé visiter cette association et on a vu une charmante petite
trisomique qui s’est pricipitée dans nos bras et on s’est dit : c’est
celle-là. Mignone, blonde ! vous savez, la photo de Thérèse quand elle
était petite : exactement ça ! quelle merveille ! et alors, on décide,
on entreprend toutes les démarche – c’est assez compliqué, je passe la
dessus – et puis le jour où tous les feux verts ont été donnés, on
téléphone à la dame : Ça y est, on est prêt, on peut la recevoir”
J’étais à Paris à l’époque et on répond à Marie-Hélène : eh bien non !
elle a été adoptée” “Alors qu’est-ce qui se passe ? Quelle est la
volonté du Seigneur ?” “ alors je dis : ce n’est pas grave on va en
trouver une autre” et quelques semaines après on nous téléphone en
urgence en disant : est-ce que vous voulez vraiment une qui est
complètement perdue ; c’est vraiment la plus rejetée qui soit”.
Á 9 mois elle pesait 2 kilos 8, elle était complètement ratatinée comme
une petite pomme, elle ne parlait pas, elle ne faisait que pleurer, et
donc on a vu arriver cette petite chose à la maison, cette petite
Claire-Emérencienne, on est allé la chercher tous les deux, on est
arrivés à la maison et sans qu’on nous le dise les enfants s’étaient
déguisés l’un en Saint Joseph et l’autre en Sainte Vierge et ils l’ont
immédiatement mise dans une crèche. Il y a la photo dans le salon : ça a
été le premier geste d’accueil dans la maison.
Eh bien, Claire est maintenant avec nous, elle a 18 ans ; c’est pas
toujours rose, c’est pas simple mais c’est certain que c’est un immense
cadeau parce que, tous les jours nous sommes heurtés aux limites de
Claire, à sa pauvreté, à son handicap, à tout ce que cela entraîne comme
choses secondaires et pourtant on a de la chance : c’est une fille qui a
énormément de capacité et de qualités ! On se heurte tous les jours aux
difficultés d’insertion, de lui permettre d’avoir sa place dans la
société et on sait que cela sera pour toute notre vie. Et cette étape-là
le Seigneur nous a permis de la vivre parce que on n’aurait pas été
capable de la vivre tout seuls.
Et puis la deuxième chose, eh bien !ça a été pareille. Il y a une seule
chose qui nous a préoccupés pendant toute cette expérience, ça a été de
protéger nos enfants. On a bien voulu vivre tout cela mais on ne voulait
pas que nos enfants en pâtissent. Au contraire ils en ont tiré beaucoup
profit, ils pourraient vous en témoigner, et ils nous en parlent
souvent, mais ce qu’on voulait, c’était ne pas les mettre en danger et
un jour le Seigneur nous a permis d’accueillir un éventuel danger pour
nos enfants.
C’est un ami, évêque qui nous appelle et qui nous dit :
- “Voilà, est-ce que vous accepteriez de recevoir un jeune pour un temps
indéterminé de nouveau, à la maison ?”
- “ bien oui, si tu veux ! et quel est son problème ?”
- “Il sort de prison, il a été condamné en cours d’assise pour
l’assassinat de sa mère”
- “Ah bon !, il a quel âge ?”
- “ 20 ans”
- “Bon, il a fait combien d’années de prison ?”
- “ Il a fait plusieurs années de prison et maintenant parce qu’il y a
eu certainement des circonstances atténuantes, enfin pour X ou Y
raisons, il a été remis en liberté, mais il ne peut pas être laissé
comme ça, seul, il faut qu’il trouve une famille d’accueil et j’ai pensé
que vous pourriez le faire.”
C’est Marie-Hélène qui a le coup de fil, elle me dit ça le soir, je dis
: “oh là là, tu ne te rends pas compte, et les enfants, et tout… quand
même… non, non”. Alors on consulte à droite à gauche, on demande à des
frères, à des amis… on avait appris qu’il fallait faire ça ; et tous
nous disent : “écoutez, faut voir” Ils ne disent jamais : allez-y mais
ils disent : eh bien, peut-être … et finalement on dit : oui. Et donc,
Frédéric arrive à la maison et il a été reçu comme un enfant parmi nos
enfants. Nous avions à l’époque des enfants qui avaient son âge. Il a
été adopté par nos enfants comme leur frère, vraiment comme leur frère.
On leur avait simplement dit qu’il sortait de prison, on ne leur avait
pas dit pourquoi ; Et donc il est arrivé à la maison, bien sûr, un
garçon à la fois extrêmement doux et merveilleux, un regard
extraordinaire et en même temps, profondément angoissé, vivant sous
médicament en permanence, dans un état d’angoisse et de psychose très
fort, luttant pour essayer de s’en sortir ; c’était extraordinaire de le
voir aller s’occuper de handicapés etc… et puis surtout, ce qui nous a
bouleversé, c’est la façon dont il a seccoué nos enfants.
Nos enfants qui étaient riches comme nous, de leur existence, de leur
famille etc… eh bien ! je me rappelle un jour, un de nos enfants qui
était en pleine crise d’adolescence et qui nous en faisait voir des
vertes et des pas mûres, il lui disait : “mais tu ne te rends pas
compte, tu es complètement malade, avec la famille que tu as ; mais si
j’étais à ta place… mais voyons, ce n’est pas possible ; et puis tout ce
que tu as comme bagages” vraiment il l’engueulait, il le boustait …et
par un gamin de 20 ans, notre fils il était là … “ah oui, tu as raison”.
Et en fait tous nos enfants on été extrêmement touchés par le
cheminement héroïque de Frédéric qui passait par des hauts et par des
bas mais qui était vraiment au cœur de la maison, qui vivait tout, et
qui petit à petit a essayé quand même de surnager, on l’a fait venir à
Paray une fois, et puis il a commencé à reprendre des études à
l’Université, et puis un matin, eh bien ! il s’est pendu ! et ce sont
nos enfants qui l’ont trouvé.
Ça a été à la fois un choc terrible et en même temps une grâce
extraordinaire parce que, ce jour-là nous avons fait appel à la Parole
et nous nous sommes rappelés cette Parole de Paul, dans l’Epitre aux
Hébreux : « N’abandonnez jamais l’hospitalité, car vous ne savez pas si
un jour vous n’accueillerez pas chez jour un ange » et nous avons
accueilli, avec Frédéric, un ange, avec Claire nous avons un ange,
toujours à la maison, parce que, tous nos enfants ont fait un acte
décisif de conversion au Seigneur, à partir de cette mort de Frédéric.
Alors quand on dit qu’on ne peut pas faire des échanges entre pauvres et
riches, eh bien ! je peux vous dire que le plus gros capital que nous
ayons dans notre famille, c’est le don de la vie de Frédéric, pour nos
enfants, pour notre famille.
Alors voilà, allez-y dans cette aventure, et la dernière chose que je
voulais vous dire, parce que cela me tiens profondément à cœur, c’est :
je travaille depuis quelques années ici à Toulon, pour la formation
d’évangélisateurs, dans la nouvelle évangélisation, et je me rends
compte combien dans l’appel de Paul VI dans « evangelium nucendi » est
aujourd’hui d’actualité.
Il dit : l’évangélisation commence et commencera toujours par un
témoignage simple et joyeux de vie des chrétiens dans le monde. Si nous
voulons que le monde change, ce sera peut-être en partie par les
structures, par tous les projets, par tous les réseaux d’être que nous
montons, mais ce sera d’abord et fondamentalement et de façon
extrêmement puissante par notre conversion personnelle, par
l’acceptation par chacun de nous de vivre ce chemin du don de soi, d’une
vie simple et joyeuse – parce que c’est une vie qui est très joyeuse –
qui pousse les hommes irrésistiblement – dit Paul VI – à dire : “mais
quel est votre secret ? Qu’est-ce qu’il y a derrière cette expérience
que vous menez ? Pourquoi êtes-vous si joyeux alors que nous sommes dans
l’angoisse, dans la terreur et dans la crainte ? »
Eh bien !, si demain, chacun de nous, là où nous sommes, nous portons ce
témoignage, je peux vous dire que le changement sera extrêmement rapide.
Voilà, et je pense que dans notre cœur, nous pouvons dire l’hymne des
béatitudes des pauvres : c’est le Magnificat de Marie :
Il renvoie les riches les mains vides, et Il élève les humbles
Le Seigneur nous enrichit par sa pauvreté.
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